Thomas Boucksontom
Anatomie de l'intérieur
ou ce qu'on transporte
sans jamais vraiment le regarder
Édition personnelle · MMXXVI
Le corps sait des choses que la conscience ignore. Il sait guérir une coupure sans qu'on lui demande. Il sait réguler sa température, combattre les infections, synchroniser un millier de processus biochimiques simultanément — tout cela en coulisse, pendant qu'on pense à autre chose. Ce livre parle de ce que le corps fait sans nous, et de ce qu'il fait avec nous malgré nous.
— L'auteur, qui a passé toute sa vie dans un corps sans en comprendre la moitié
La peau est le plus grand organe du corps humain — environ deux mètres carrés, deux à trois kilogrammes. Elle est à la fois bouclier et interface : elle protège de l'extérieur et perçoit l'extérieur simultanément. Sa surface contient entre deux et quatre millions de glandes sudoripares, des millions de récepteurs sensitifs, des capteurs de pression, de chaleur, de froid, de douleur, de vibration. C'est un réseau sensoriel d'une complexité que les meilleurs capteurs technologiques peinent encore à égaler.
La peau se renouvelle entièrement environ toutes les quatre à six semaines. Chaque jour, on perd entre trente et quarante mille cellules mortes de la couche superficielle. La poussière dans les maisons est constituée à environ soixante-dix pour cent de peau humaine desquamée. Nous habitons littéralement nos maisons — nous les remplissons de nous-mêmes.
Le toucher est le premier sens à se développer in utero — dès sept semaines de grossesse, l'embryon réagit aux stimulations cutanées. C'est le dernier à disparaître en fin de vie. Entre les deux, une vie entière de contacts, de caresses, de brûlures, de frissons — une biographie tactile que personne ne lit entièrement.
Le corps humain contient en moyenne cinq litres de sang. Ce volume est perpétuellement en mouvement — le cœur le fait circuler environ mille fois par jour, parcourant l'équivalent de plus de 96 000 kilomètres de vaisseaux sanguins. Si on déroulait l'ensemble des capillaires, artères et veines d'un corps humain, on obtiendrait une longueur suffisante pour faire deux fois le tour de la Terre.
Les globules rouges — qui transportent l'oxygène grâce à l'hémoglobine — vivent environ cent vingt jours. La moelle osseuse en produit environ deux millions par seconde pour compenser ceux qui meurent. C'est une usine de fabrication continue, logée dans les os, dont on n'entend jamais le bruit.
Note : le sang n'est jamais bleu dans les veines, même si elles paraissent bleues à travers la peau. C'est un effet optique : les longueurs d'onde rouges pénètrent plus profondément la peau et sont absorbées, laissant les longueurs d'onde bleues visibles en surface. Le sang désoxygéné est rouge sombre, pas bleu.
Il existe trois types de larmes : les larmes basales, produites en permanence pour lubrifier et protéger la cornée ; les larmes réflexes, déclenchées par une irritation physique (fumée, oignons) ; et les larmes émotionnelles. Ce troisième type est unique à l'espèce humaine — aucun autre animal ne pleure d'émotion. Les larmes émotionnelles ont une composition chimique différente des deux autres : elles contiennent des niveaux plus élevés de prolactine, d'hormones de stress, et d'enképhalines — des analgésiques naturels.
Les chercheurs pensent que les larmes émotionnelles servent plusieurs fonctions : elles évacuent les hormones de stress accumulées, elles signalent aux autres un besoin de soutien, et elles déclenchent des réponses empathiques chez les observateurs. Pleurer est un comportement social autant qu'une réponse physiologique — et peut-être le plus humain de tous nos comportements.
Dans beaucoup de cultures contemporaines, les larmes chez les hommes sont découragées — perçues comme de la faiblesse. Cette norme a des coûts mesurables : les hommes qui suppriment leurs émotions ont des niveaux de stress plus élevés, des systèmes immunitaires plus fragiles, des espérances de vie légèrement plus courtes. La norme culturelle contre les larmes masculines est une recommandation biologique désastreuse.
Nous respirons environ vingt mille fois par jour — soit environ sept cents millions de fois dans une vie. La respiration est la seule fonction vitale qui soit à la fois automatique et volontaire : le tronc cérébral la contrôle en permanence, mais on peut en prendre le contrôle conscient à tout moment. C'est ce double statut qui en fait un pont entre le système nerveux autonome et le système nerveux somatique — entre l'inconscient et le conscient.
Les traditions méditatives du monde entier l'ont compris avant la neuroscience : contrôler le souffle, c'est moduler le système nerveux autonome. La respiration lente et profonde active le nerf vague, ralentit le cœur, réduit le cortisol, apaise l'amygdale. C'est pourquoi « respirer profondément » n'est pas un conseil creux — c'est de la pharmacologie gratuite.
L'intestin contient environ cent millions de neurones — plus que la moelle épinière. Ce réseau, appelé le système nerveux entérique, est si complexe et si autonome que les scientifiques lui ont donné un surnom : le « deuxième cerveau ». Il peut fonctionner indépendamment du cerveau principal, réguler la digestion, détecter des agents pathogènes et déclencher des réponses immunitaires sans consultation cérébrale.
La communication entre intestin et cerveau via le nerf vague est bidirectionnelle, mais elle va davantage de bas en haut que de haut en bas — environ quatre-vingts pour cent des fibres du nerf vague transmettent des informations de l'intestin vers le cerveau, pas l'inverse. Le cerveau écoute le ventre plus qu'il ne le commande. L'expression « avoir des papillons dans le ventre » est, neurologiquement, assez précise.
Les os semblent statiques — des structures fixes, passives, inertes. Ils sont en réalité des organes vivants en perpétuel remodelage. Des cellules appelées ostéoclastes détruisent en permanence du tissu osseux ancien, pendant que des ostéoblastes en construisent du nouveau. Le squelette entier se renouvelle environ tous les dix ans. À soixante ans, vous avez les os de quelqu'un qui a dix ans — biologiquement parlant.
Les os communiquent avec le reste du corps via des hormones — notamment l'ostéocalcine, qui régule la glycémie et semble impliquée dans la mémoire et la fertilité. Ils répondent à la contrainte mécanique : plus on les sollicite, plus ils se densifient. La sédentarité les fragilise ; l'exercice les renforce. Les os ne sont pas des décors — ce sont des partenaires actifs du métabolisme.
Dans chaque cellule du corps humain, une horloge moléculaire tourne. Elle est synchronisée sur un cycle d'environ vingt-quatre heures — le rythme circadien — régulé principalement par la lumière. Ces horloges ne sont pas que des pendules : elles régulent quand les gènes s'expriment, quand les hormones sont libérées, quand le système immunitaire est le plus actif, quand la température corporelle est la plus basse.
Les chercheurs Jeffrey Hall, Michael Rosbash et Michael Young ont reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2017 pour avoir décrit les mécanismes moléculaires de ces horloges. Quand les horloges internes sont désynchronisées — par le travail de nuit, le jet lag, les écrans la nuit — des risques de diabète, de maladies cardiovasculaires et de certains cancers augmentent de manière mesurable.
Note : le « jet lag social » — le décalage entre les horloges biologiques naturelles et les horaires imposés par le travail et l'école — touche la majorité des adultes dans les sociétés industrielles. Les adolescents ont biologiquement un retard de phase : leurs horloges poussent vers le coucher tard et le lever tard. Les forcer à se lever à 7h est une contrainte chronobiologique, pas une paresse.
Nous passons notre vie dans un corps que nous ne comprenons qu'en surface. Il fonctionne, s'use, se répare, vieillit — et la plupart du temps, nous ne le remarquons que lorsqu'il se plaint. La douleur est la façon dont le corps réclame notre attention.
Peut-être que le mieux qu'on puisse faire, c'est de lui accorder une curiosité qu'on réserve habituellement aux choses extérieures. Non par obsession hypochondriaque, mais par la même attention qu'on porterait à un compagnon de voyage qu'on n'a pas encore vraiment regardé.
Fin du traité.
Le corps, lui, continue.