Thomas Boucksontom
— Volume II —
Les entrées que le premier volume
avait prudemment laissées de côté,
dans l'espoir que personne ne remarquerait
Édition personnelle · MMXXVI
Ce second volume n'est pas né d'un plan. Il est né d'une liste — celle des entrées promises dans la table des matières du premier volume et jamais honorées. Dix-sept manquantes. Dix-sept petites absences que le lecteur attentif aura peut-être remarquées.
La vérité est que le premier volume s'est arrêté là où il s'est arrêté, comme s'arrêtent toutes les choses honnêtes : non pas parce que c'était fini, mais parce qu'il fallait bien s'arrêter quelque part. La connaissance n'a pas de fond. Elle a des pauses.
Voici donc la suite. Les chiffres, les couleurs, la guerre, le rire, la philosophie, le soleil, le vide, et tous les autres qui attendaient dans les marges. Ils étaient là depuis le début. Ils méritaient simplement leur propre espace.
— L'auteur, un peu plus tard, depuis le même endroit entre le doute et la curiosité
Les chiffres que nous utilisons — 0, 1, 2, 3, jusqu'à 9 — s'appellent chiffres arabes, mais ils sont indiens. Ce sont les mathématiciens de l'Inde médiévale qui ont développé ce système positionnel dans lequel la valeur d'un symbole dépend de sa place. Les mathématiciens arabes l'ont transmis à l'Europe au Moyen Âge, et l'Europe leur en a attribué la paternité par inadvertance. Les erreurs d'attribution ont la vie longue.
Nous comptons en base dix parce que nous avons dix doigts. C'est à peu près aussi profond que ça. Les Babyloniens comptaient en base soixante — c'est pourquoi l'heure a soixante minutes, la minute soixante secondes, et le cercle trois cent soixante degrés. Un vestige de civilisation vieux de quatre mille ans qui survit dans chaque montre.
Les Mayas utilisaient la base vingt — dix doigts plus dix orteils. Les informaticiens utilisent la base deux, parce que les circuits électroniques n'ont que deux états : allumé ou éteint. La base n'est pas une vérité : c'est un choix d'organisation.
Les nombres premiers — divisibles uniquement par un et par eux-mêmes — fascinent les mathématiciens depuis l'Antiquité. On en a trouvé des milliards, mais on ignore s'ils sont infinis. Euclide a prouvé qu'il y en a une infinité, mais leurs emplacements restent imprévisibles. Pas de formule, pas de motif régulier. Ils apparaissent dans la suite des nombres comme des accidents.
L'hypothèse de Riemann, formulée en 1859, concerne précisément la distribution des nombres premiers. Elle est toujours non résolue. C'est l'un des sept problèmes du millénaire, pour lesquels l'Institut Clay offre un million de dollars. Personne ne les a tous résolus. Un seul a été résolu à ce jour.
Note : il n'existe que deux nombres entiers qui sont la somme de leurs propres diviseurs : 6 (1+2+3) et 28 (1+2+4+7+14). On les appelle nombres parfaits. Les Grecs anciens les considéraient avec une vénération quasi-religieuse. On en cherche encore de nouveaux.
Les couleurs n'existent pas dans la nature. Il n'y a, dans le monde physique, que des longueurs d'onde électromagnétiques oscillant entre 380 et 700 nanomètres. La couleur — le rouge, le bleu, l'or — est une interprétation que le cerveau construit à partir de ces données brutes. Elle est réelle dans l'expérience, absente de la physique.
La plupart des humains ont trois types de cônes dans la rétine, sensibles à trois plages de longueurs d'onde. À partir de ces trois signaux, le cerveau reconstruit le spectre visible. Certaines femmes — les tétrachromates — ont quatre types de cônes et peuvent théoriquement distinguer des dizaines de millions de nuances que le reste de l'humanité ne perçoit pas. Elles vivent dans un monde plus coloré que le nôtre, et ne le savent souvent pas, faute de référence.
Les langues découpent le spectre de manière différente. Le japonais utilise historiquement le même mot pour le bleu et le vert — ao. Le latin n'avait pas de mot pour le bleu : les Romains décrivaient le ciel comme blanc ou sombre. Certains linguistes soutiennent que les Grecs anciens ne percevaient pas le bleu — Homère appelle la mer « couleur de vin » et ne mentionne jamais le bleu dans l'Iliade ni l'Odyssée.
Ce n'est pas qu'ils étaient daltoniens. C'est que sans mot, la catégorie n'existe pas encore, et ce qui n'a pas de catégorie est difficile à voir. La langue précède parfois la perception.
La synesthésie est une condition dans laquelle les sens se croisent : certaines personnes voient les lettres en couleur, entendent les sons sous forme de formes, associent les jours de la semaine à des teintes. Environ quatre pour cent de la population en est atteinte à des degrés divers. Pour eux, le monde est structurellement plus coloré. Le cerveau, toujours, fabrique plus qu'on ne lui donne.
Toute création est une recombinaison. Il n'existe pas d'idée qui ne soit faite d'autres idées, pas d'œuvre qui ne soit tissée de références, d'influences et de hasards. L'originalité n'est pas l'apparition d'une chose entièrement nouvelle : c'est la juxtaposition inattendue de choses déjà existantes.
Ce n'est pas une dévaluation de la créativité — c'en est une compréhension plus honnête. Si créer supposait d'inventer ex nihilo, personne n'aurait jamais rien créé. La création fonctionne parce que le cerveau est une machine à association : il stocke, connecte, rapproche. La créativité, c'est laisser ces connexions se faire librement.
L'angoisse de la page blanche est universelle. Les écrivains la connaissent, les compositeurs aussi, les architectes, les scientifiques. Mais il est probable qu'elle ne soit pas une crainte de l'absence d'idées — c'est une crainte que les idées ne soient pas assez bonnes. La page blanche n'effraie pas par son vide : elle effraie par la comparaison implicite avec tout ce qui a déjà été bien écrit.
L'acte de créer est aussi un acte de présence. Les artisans médiévaux qui construisaient les cathédrales savaient qu'ils ne les verraient jamais finies. Ils bâtissaient pour l'avenir. Peut-être est-ce là la forme la plus pure de création : faire quelque chose pour des gens qu'on ne connaîtra jamais, dans un temps qu'on n'habitera pas.
Note : les études sur la créativité montrent qu'elle est favorisée par des états d'esprit particuliers — la légère fatigue, la distraction, l'absence de pression temporelle immédiate. Le cerveau en mode « par défaut », celui des rêveries et des douches, est souvent plus créatif que le cerveau focalisé. Les meilleures idées arrivent quand on ne les cherche pas.
Les enfants sont des philosophes naturels. Avant que l'éducation ne leur enseigne les bonnes réponses, ils posent les bonnes questions : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi faut-il mourir ? Est-ce que les animaux pensent ? Qui a créé Dieu ? Ces questions, que les adultes ont appris à ne plus formuler, sont précisément celles qui ont occupé les plus grands esprits de l'histoire.
Le cerveau d'un enfant de cinq ans a environ deux fois plus de connexions synaptiques que celui d'un adulte. L'enfance est une période d'exubérance neuronale où le cerveau essaie tout — tous les sons, toutes les associations, tous les possibles. L'adolescence est une longue élagage, une sélection de ce qui sera conservé. L'adulte est, d'une certaine manière, un enfant appauvri en connexions.
Il existe une fenêtre critique pour l'acquisition du langage. Les enfants exposés à une langue avant l'âge de sept ans l'apprennent avec une fluidité native que l'adulte ne peut pas atteindre. Les enfants isolés ou privés de langage dans leurs premières années — cas tragiques, hélas documentés — ne rattrapent jamais entièrement ce retard, même des décennies plus tard. Le cerveau jeune est une fenêtre temporaire, ouverte une seule fois.
Les bébés naissent avec une capacité à distinguer tous les sons de toutes les langues humaines. Vers six mois, ils commencent à perdre les distinctions phonémiques absentes de la langue qu'ils entendent autour d'eux. Apprendre une langue, c'est aussi devenir sourd à certains sons.
L'ennui est une invention moderne. Non pas le sentiment lui-même — qui est probablement aussi vieux que la conscience — mais l'idée que l'ennui est un problème à résoudre. Pendant la plus grande partie de l'histoire humaine, les hommes ne cherchaient pas à ne pas s'ennuyer : ils n'avaient pas assez de temps libre pour que ça devienne une obsession.
Les études montrent que les gens préfèrent s'infliger une légère douleur physique plutôt que de rester seuls avec leurs pensées pendant quinze minutes. Dans une expérience célèbre, soixante-sept pour cent des hommes et vingt-cinq pour cent des femmes ont choisi de s'administrer une décharge électrique plutôt que d'attendre en silence. Nous fuyons l'intériorité.
Et pourtant l'ennui est peut-être le carburant de la créativité. Les enfants qui s'ennuient inventent des jeux. Les adultes qui ne fuient pas l'ennui trouvent des projets. La rêverie — cet état intermédiaire entre la pensée focalisée et le sommeil — est l'un des états les plus fertiles du cerveau. Beaucoup de grandes idées sont nées dans un train, un bain, une attente.
La capacité à tolérer l'ennui est peut-être une forme d'intelligence émotionnelle. Celui qui peut rester seul avec lui-même sans anxiété dispose d'une liberté que les flux de notifications ne pourront jamais lui donner.
On ne sait plus s'ennuyer. C'est peut-être notre perte la plus silencieuse.
La guerre est universelle. Il n'existe aucune civilisation connue, aussi ancienne et aussi isolée soit-elle, qui n'ait pas pratiqué la violence organisée contre d'autres groupes. Les traces archéologiques de massacres collectifs remontent à plus de dix mille ans — bien avant les États, les nations, les idéologies. La guerre n'est pas une invention de la modernité. Elle est quelque chose d'humain.
Ce constat est inconfortable mais nécessaire. L'erreur serait d'en déduire que la guerre est inévitable. Steven Pinker, dans La Part des anges, a compilé des données montrant que la violence — y compris la guerre — a décliné de manière spectaculaire à l'échelle des siècles. Nous vivons statistiquement dans la période la moins violente de l'histoire humaine, même si l'information continue d'en donner l'impression inverse.
Les études sur la psychologie de la guerre révèlent un paradoxe : les soldats tirent moins facilement que ne le supposent les stratèges. Durant la Seconde Guerre mondiale, l'historien militaire S.L.A. Marshall estima que seulement quinze à vingt-cinq pour cent des soldats américains tiraient réellement sur l'ennemi lors des combats. Les autres se cachaient, aidaient leurs camarades, rechargaient des armes. L'inhibition à tuer un autre être humain est profonde — même en temps de guerre.
Les armées modernes ont développé des techniques de désensibilisation pour surmonter cette inhibition. Ce fait — qu'il faut apprendre à tuer — est peut-être le meilleur argument contre l'idée que la guerre est dans notre nature.
Note : environ cent milliards d'êtres humains ont vécu sur Terre. La grande majorité d'entre eux sont morts de maladie, de faim ou de vieillesse — pas de violence. La guerre a été spectaculaire mais marginale dans le bilan global de la mortalité humaine.
Le jeu est sérieux. Non pas métaphoriquement — au sens où « tout est un jeu » — mais fonctionnellement. Pour les jeunes de toutes les espèces qui jouent, le jeu est le principal outil d'apprentissage. Les chatons qui chassent une ficelle apprennent à chasser. Les enfants qui jouent à se bagarrer apprennent les limites de leur corps et d'autrui. Le jeu est l'école évolutive.
Les singes privés de jeu dans leurs premières années développent des troubles comportementaux graves : incapacité à lire les signaux sociaux, agressivité inadaptée, difficulté à se reproduire. Le jeu n'est pas un luxe pour les animaux sociaux — c'est une nécessité développementale.
Johan Huizinga, dans Homo Ludens publié en 1938, a soutenu que le jeu est antérieur à la culture et en est le fondement. La compétition, le rituel, le droit, la guerre, la poésie — tout cela, selon lui, émerge de structures ludiques fondamentales. L'humain n'est pas seulement sapiens (qui sait) ou faber (qui fabrique) — il est aussi ludens (qui joue).
Les jeux vidéo sont l'une des formes d'art les plus consommées de notre époque. Ils sont aussi l'une des moins prises au sérieux — en partie parce qu'ils sont récents, en partie parce qu'ils sont interactifs, ce qui les rend différents des autres arts. Mais un jeu bien conçu peut provoquer de la tristesse, de l'empathie, de l'émerveillement aussi sûrement qu'un roman ou un film.
La résistance au jeu à l'âge adulte est en partie culturelle. Dans certaines cultures, jouer passé l'adolescence est perçu comme immature. C'est peut-être une perte : l'esprit qui ne joue plus s'est peut-être arrêté de grandir.
La lumière voyage à trois cent mille kilomètres par seconde dans le vide. C'est la vitesse limite de l'univers — rien ne peut aller plus vite, et ce n'est pas une limitation technique : c'est une propriété fondamentale de l'espace-temps. Approcher de cette vitesse dilate le temps et contracte l'espace. L'atteindre demanderait une énergie infinie. La dépasser est structurellement impossible.
La lumière est à la fois une onde et une particule — selon comment on la mesure. Cette dualité, qui a profondément déconcerté les physiciens du début du vingtième siècle, n'est pas une contradiction : c'est un signe que nos catégories mentales — « onde » ou « particule » — sont trop grossières pour décrire ce qui existe réellement. La réalité ne rentre pas dans nos cases.
La lumière que nous voyons n'est qu'une infime fraction du spectre électromagnétique. En dessous, les ondes radio, les micro-ondes, l'infrarouge. Au-dessus, l'ultraviolet, les rayons X, les rayons gamma. L'univers est traversé en permanence par d'innombrables formes de « lumière » invisibles à nos yeux. Nous ne voyons qu'un étroit couloir dans une immense cathédrale.
La lumière du soleil met huit minutes et vingt secondes pour atteindre la Terre. Quand vous regardez le soleil — ce qu'on vous déconseille de faire — vous voyez ce qu'il était il y a huit minutes. La lumière est toujours une information du passé. Voir, c'est toujours voir en retard.
Note : dans les fibres optiques qui transportent l'internet à travers les océans, la lumière voyage légèrement moins vite qu'en plein vide — environ deux tiers de la vitesse maximale. Chaque seconde, des milliards de bits d'information humaine voyagent sous forme de lumière impulsée à travers des fils de verre thins comme un cheveu.
Les mathématiques sont-elles inventées ou découvertes ? La question divise les philosophes depuis l'Antiquité. Si elles sont inventées, alors elles sont un langage — un outil arbitraire construit par des esprits humains. Si elles sont découvertes, alors les vérités mathématiques existaient avant les humains, et existeraient même si l'humanité disparaissait.
Ce qui plaide pour la découverte : les mathématiciens travaillant dans des pays différents, sans communication, aboutissent aux mêmes résultats de manière indépendante. La géométrie non euclidienne a été développée simultanément par Lobatchevski, Bolyai et Gauss au début du dix-neuvième siècle. Le calcul infinitésimal par Newton et Leibniz au dix-septième. La convergence est difficile à expliquer si les mathématiques ne décrivent que des conventions.
Le nombre π — le rapport entre la circonférence d'un cercle et son diamètre — est irrationnel : il ne peut pas être exprimé comme un fraction et ses décimales ne se répètent jamais. Nous en connaissons plus de cent mille milliards de décimales. Elles ne montrent aucun motif. Si π contient toutes les suites possibles de chiffres, comme certains le pensent, alors quelque part dans sa représentation décimale se trouve votre date de naissance, votre numéro de téléphone, et le texte de n'importe quel livre jamais écrit — codés en chiffres.
Ce n'est peut-être pas une vérité utile. C'est une vérité qui change la façon dont on regarde les nombres.
L'odorat est le sens le plus sous-estimé et le plus mystérieux. Il est le seul à être directement connecté au système limbique — la partie du cerveau qui gère les émotions et la mémoire — sans passer par le thalamus, le filtre central de tous les autres sens. Une odeur contourne la raison et atteint directement l'émotion. C'est pourquoi elle peut vous ramener en quelques millisecondes à un souvenir vieux de trente ans avec une précision que les images et les mots ne peuvent pas atteindre.
Marcel Proust en a fait la matière de son œuvre la plus connue : une madeleine trempée dans du tilleul suffit à déclencher un voyage de sept volumes dans la mémoire. La mémoire olfactive — plus involontaire, plus viscérale, plus précise que les autres — porte un nom dans les sciences cognitives : l'effet Proust.
Les humains peuvent distinguer au moins un trillion d'odeurs différentes, selon une étude de 2014 — soit bien plus que les dix mille couramment cités. Nous avons environ quatre cents types de récepteurs olfactifs, contre seulement trois types de photorécepteurs pour la vision. En terme de récepteurs, l'odorat est notre sens le plus sophistiqué.
Les phéromones — molécules olfactives qui influencent le comportement social et la reproduction — existent chez la plupart des mammifères. Leur rôle chez l'humain est débattu. Ce qui est établi, c'est que l'odeur corporelle influence l'attraction entre les individus, et qu'elle porte des informations immunologiques. Nous choisissons peut-être nos partenaires, en partie, au nez.
Note : la perte de l'odorat — l'anosmie — est souvent associée à la dépression. Le lien entre odorat et humeur est si fort que certains chercheurs étudient des thérapies olfactives pour les états anxieux. Ce sens qu'on croit mineur est peut-être un pilier invisible de notre équilibre.
La question de l'origine est peut-être la première que l'être humain ait jamais posée. Avant la philosophie, avant la science, avant l'écriture — il y avait le mythe des origines. Chaque culture humaine connue a développé une cosmogonie : un récit de comment le monde a commencé, d'où vient ce qui existe, qui a créé quoi. L'origine est une obsession anthropologique.
La réponse scientifique actuelle s'appelle le Big Bang. Il y a 13,8 milliards d'années, l'univers observable était concentré dans un état d'énergie et de densité extrêmes qui a commencé à s'étendre. « Commencé » est ici déjà problématique : le temps lui-même était inclus dans ce qui a émergé. Il n'y avait pas de « avant » le Big Bang — du moins pas dans le sens ordinaire du terme.
Ce qui a précédé le Big Bang, ou ce qui l'a causé, reste inconnu et peut-être inconnaissable. Certains cosmologistes proposent des univers cycliques — le Big Bang serait la suite d'un Big Crunch précédent. D'autres proposent des multivers — notre univers serait une bulle parmi d'innombrables. Ces théories sont cohérentes, mais pour l'instant, non testables.
La question de l'origine de la vie est distincte et tout aussi ouverte. On sait qu'elle est apparue sur Terre il y a environ 3,8 milliards d'années. On ne sait pas exactement comment une chimie complexe est devenue une biologie. Les soupe primordiale, les sources hydrothermales, la panspermie — des hypothèses existent. La certitude manque.
Peut-être que chercher l'origine, c'est chercher le sol sous nos pieds. Nous voulons savoir d'où nous venons pour savoir ce que nous sommes. La réponse finale n'est peut-être pas la destination. La recherche elle-même est déjà quelque chose.
La philosophie — philos, amour, et sophia, sagesse — est littéralement l'amour de la sagesse. Pas la possession de la sagesse, mais son amour. Cette distinction est fondamentale : le philosophe n'est pas celui qui sait, mais celui qui cherche. Et celui qui prétend avoir trouvé a généralement arrêté de philosopher.
À quoi sert la philosophie ? C'est la première question que la philosophie permet de poser sur elle-même, avec une satisfaction circulaire. Dans une culture obsédée par l'utilité, la philosophie semble décorative. Mais elle a des usages concrets et profonds : clarifier ce qu'on entend par les mots qu'on utilise, identifier les contradictions dans les arguments qu'on croit valides, articuler les valeurs sur lesquelles reposent les décisions politiques et éthiques.
Socrate n'a rien écrit. Tout ce qu'on lui attribue a été transmis par ses élèves, principalement Platon — qui avait lui-même des idées, et qui les prêtait parfois à son maître. Ce que « Socrate a dit » est donc en partie ce que Platon pensait que Socrate aurait dit, ou aurait dû dire. La transmission du savoir philosophique commence dans l'ambiguïté.
La méthode de Socrate — poser des questions pour démontrer que l'interlocuteur ne sait pas ce qu'il croit savoir — s'appelle la maïeutique. La vérité n'est pas transmise ; elle est tirée de celui qui la porte sans le savoir. C'est peut-être la pédagogie la plus ambitieuse jamais conçue.
Note : Bertrand Russell, l'un des philosophes les plus influents du XXe siècle, a reçu le prix Nobel — de littérature. La philosophie n'a pas de prix Nobel. Ce fait mérite lui-même d'être soumis à l'examen philosophique.
Le pouvoir corrompt. Cette formule de Lord Acton — « le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument » — est l'une des plus citées de l'histoire politique. Elle est aussi l'une des mieux vérifiées. Les études de psychologie sociale montrent que des sujets mis dans une position d'autorité, même fictive, même temporaire, modifient rapidement leur comportement dans un sens plus centré sur eux-mêmes et moins empathique envers les autres.
L'expérience de Stanford de 1971 — dans laquelle des étudiants ont été répartis aléatoirement en gardiens et prisonniers dans une prison simulée — a dû être interrompue au bout de six jours parce que les « gardiens » avaient commencé à maltraiter les « prisonniers » de manière inquiétante. Le rôle avait pris le dessus sur la personne.
Pourtant, le pouvoir n'est pas intrinsèquement mauvais. Sans autorité organisée, les sociétés de taille significative ne peuvent pas fonctionner. Le problème n'est pas le pouvoir — c'est son absence de contrôle. Les systèmes institutionnels qui durent sont ceux qui ont construit des mécanismes pour limiter et redistribuer le pouvoir : élections, séparation des pouvoirs, presse libre, institutions indépendantes.
Curieusement, les personnes les plus compétentes pour exercer le pouvoir sont souvent celles qui le recherchent le moins. Le désir intense de pouvoir est lui-même un signal d'avertissement. Les meilleurs dirigeants sont souvent ceux que les circonstances ont placés là plutôt que ceux qui ont manœuvré pour y arriver.
Ce n'est pas une règle absolue. Mais c'est une observation qui revient.
Le rire et l'humour ne sont pas la même chose. L'humour est cognitif : il met en jeu la compréhension, le langage, la logique inversée. Le rire est physiologique : c'est une série de contractions du diaphragme, une vocalisation réflexe, une réponse du corps. On peut rire sans qu'il y ait rien de drôle — lors d'une chatouille, d'un soulagement intense, d'une gêne profonde. Et on peut trouver quelque chose drôle sans rire.
Le rire est contagieux de manière documentée et mesurable. Des pistes sonores de rires préenregistrés dans les sitcoms américaines existent précisément parce qu'elles augmentent le rire des spectateurs. Ce n'est pas une manipulation : c'est de la neurologie. Le cerveau social imite les expressions et les émotions des autres — c'est la base de l'empathie.
Le rire a des effets physiologiques documentés. Il libère des endorphines, réduit le taux de cortisol — l'hormone du stress —, stimule le système immunitaire, et peut même réduire la douleur. Norman Cousins, éditeur américain diagnostiqué d'une maladie inflammatoire sévère dans les années 1960, a expérimenté une thérapie par le rire — des heures de films comiques par jour — et a rapporté des améliorations significatives. La communauté médicale a d'abord été sceptique, puis intriguée.
Les bébés rient avant de pouvoir parler. Ils rient lors des jeux, des surprises, des chatouilles — bien avant de comprendre les blagues. Le rire est donc antérieur au langage, plus primitif, plus fondamental. Ce n'est pas la conclusion d'un raisonnement : c'est la manifestation d'une joie directe, non médiatisée.
Note : les êtres humains rient environ dix-sept fois par jour en moyenne. Ce chiffre baisse avec l'âge. Les enfants de cinq ans riraient plus de trois cents fois par jour. Quelque part entre cinq ans et l'âge adulte, quelque chose s'est refermé.
Le sel a été la première monnaie mondiale. Les soldats romains recevaient une partie de leur solde en sel — d'où le mot « salaire ». L'expression « ne pas valoir son sel » est une critique économique directe datant de l'Antiquité. Le sel conservait la viande et le poisson, rendant possible le stockage de nourriture et donc la sédentarisation. Sans sel, la civilisation aurait eu une forme différente.
Biologiquement, le sel est indispensable. Le sodium qu'il contient régule la pression osmotique des cellules, la transmission nerveuse, les contractions musculaires. Le cœur ne bat pas sans sodium. La carence en sel est mortelle — et l'était bien plus encore dans les siècles passés, avant que les populations qui vivaient loin des mers et des mines ne trouvent comment s'en procurer.
La sapidité — le goût savoureux, profond, qui amplifie les autres saveurs — est la raison pour laquelle le sel est irremplaçable en cuisine. Il ne rend pas les choses salées ; il rend les choses elles-mêmes. Il supprime l'amertume et amplifie les arômes. Un plat sans sel ne manque pas de sel : il manque de lui-même.
La production mondiale de sel dépasse deux cent soixante millions de tonnes par an. La plus grande partie n'est pas consommée — elle sert à fabriquer du chlore, du soude caustique, à déneiger les routes, à traiter les eaux. Le sel que nous mangeons est une fraction minuscule de ce que nous extrayons. Il y en a assez dans les océans pour couvrir la surface des continents d'une couche épaisse de cent cinquante mètres.
Le soleil est une étoile de taille moyenne, en milieu de vie. Il a environ 4,6 milliards d'années et en a encore autant devant lui avant de gonfler en géante rouge et d'engloutir les planètes intérieures du système solaire — dont la Terre. C'est dans environ cinq milliards d'années. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter dans l'immédiat, mais il y a lieu de considérer que rien n'est éternel, pas même notre étoile.
Le soleil produit son énergie par fusion nucléaire : dans son cœur, à une température de quinze millions de degrés, des atomes d'hydrogène fusionnent en hélium en libérant une énergie colossale. Chaque seconde, le soleil convertit environ six cents millions de tonnes d'hydrogène en hélium, avec une perte de masse de quatre millions de tonnes transformée en énergie pure selon E = mc².
Presque toute l'énergie utilisée sur Terre vient du soleil. Le pétrole est du carbone que des organismes photosynthétiques ont capturé il y a des millions d'années. Le vent vient des différences de température créées par l'ensoleillement inégal. L'hydroélectricité vient de l'eau que le soleil a évaporée puis déposée en altitude. Même notre nourriture est du soleil transformé en matière organique par les plantes.
Toutes les civilisations ont vénéré le soleil sous une forme ou une autre. Ra en Égypte, Hélios en Grèce, Sól dans la mythologie nordique, Inti chez les Incas. Cette convergence n'est pas un hasard : c'est une reconnaissance intuitive de la dépendance absolue. Sans le soleil, pas de chaleur, pas de lumière, pas de vie. La vénération solaire est peut-être la forme de gratitude la plus rationnelle qu'une civilisation ancienne pouvait exprimer.
Les Grecs anciens avaient un principe : horror vacui, la nature a horreur du vide. Aristote refusait d'admettre l'existence du vide véritable, estimant que la matière se précipite toujours pour combler tout espace libre. Il n'avait pas entièrement tort à l'échelle macroscopique — les fluides remplissent effectivement les contenants — mais entièrement tort à l'échelle cosmique.
L'espace entre les étoiles, entre les galaxies, est presque vide. Presque, pas tout à fait. La mécanique quantique interdit le vide absolu : le principe d'incertitude d'Heisenberg implique que même dans l'espace le plus désert, des paires de particules et antiparticules apparaissent et s'annihilent en permanence, en des temps si brefs qu'elles ne violent pas la conservation d'énergie. Le vide quantique bouillonne d'activité fantôme.
Dans les arts, le vide est une technique. En musique, le silence entre les notes est aussi important que les notes. En peinture, l'espace négatif structure la composition. En architecture, les vides — cours intérieures, galeries, cloîtres — sont conçus aussi soigneusement que les murs. La tradition japonaise du ma — l'espace-temps entre les choses — élève le vide au rang de valeur esthétique fondamentale.
Le nihilisme philosophique — la position que rien n'a de sens — est souvent confondu avec le vide. Mais le nihilisme est une affirmation sur la signification, pas sur l'existence. Le vide, lui, est une question sur ce qui est. Et peut-être que ce qui semble vide est simplement ce qu'on ne sait pas encore voir.
L'atome est presque entièrement vide. Si le noyau d'un atome était de la taille d'une bille, les électrons orbiraient à plusieurs centaines de mètres. Entre les deux : rien. Les objets solides que vous touchez sont presque entièrement composés de vide. Ce qui résiste au toucher, c'est l'interaction électromagnétique entre des charges — pas de la matière dense. La solidité est une illusion bien construite.
Dix-sept entrées manquaient au premier volume. Les voici, toutes présentes, du moins dans l'état dans lequel on peut les présenter — ce qui n'est jamais tout à fait leur état définitif. Une entrée encyclopédique sur la lumière ou la guerre ne peut pas être définitive. Elle peut seulement être honnête sur ce qu'elle sait et sur ce qu'elle ignore.
Ce qu'on a appris dans ce second volume : que les couleurs sont dans notre tête, que le rire est plus ancien que la blague, que le sel a été de la monnaie, que l'ennui est fertile, que le vide n'est pas si vide, et que la philosophie n'est pas une réponse — c'est une façon de rester dans la question sans en avoir honte.
Ce qui manque encore : beaucoup. Le sommeil, la danse, le froid, le pain, les mathématiques, les îles, le corps, l'injustice, la beauté des formules, la laideur des guerres propres, l'étymologie des mots que nous croyons simples. Chaque entrée de cette encyclopédie aurait pu en contenir dix autres.
C'est la propriété la plus étrange du savoir : il est expansif. Plus on apprend, plus on voit ce qu'il reste à apprendre. L'ignorance visible croît avec la connaissance. C'est un paradoxe inconfortable pour ceux qui cherchent à se rassurer, et un carburant parfait pour ceux qui trouvent du plaisir dans la curiosité elle-même.
Fin du second volume.
Le troisième existe quelque part.
Il attend d'être écrit.