Thomas Boucksontom

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Le Savoir
Relatif, Absolu
et Inutile

— Volume III —

Ce qu'il reste à dire
sur ce qu'on a toujours su
sans jamais vraiment comprendre

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Édition personnelle · MMXXVI

D — F

La danse

La danse est peut-être l'art le plus ancien. Les peintures rupestres montrent des silhouettes en mouvement rythmé ; les archéologues ont trouvé des flûtes vieilles de quarante mille ans. Avant de raconter des histoires, avant de sculpter, avant de peindre les murs des grottes — l'être humain a bougé en rythme. Le corps a précédé le signe.

Ce qui rend la danse biologiquement singulière, c'est la synchronie. Danser ensemble signifie aligner son corps sur le corps des autres, battre le même rythme, occuper le même espace en harmonie plutôt qu'en collision. Cette synchronie libère de l'ocytocine — la même molécule du lien social produite lors des câlins. Les danses collectives — rituelles, guerrières, festives — cimentent les groupes d'une manière que les discours ne peuvent pas atteindre.

« Danse comme si personne ne regardait. » — Proverbe d'origine incertaine, souvent attribué à tort, mais dont la sagesse tient debout seule.

Les neurosciences ont montré que regarder quelqu'un danser active les neurones miroirs — les mêmes qui s'activent quand on danse soi-même. Le spectateur d'une danse est neurologiquement un danseur silencieux. C'est pourquoi on bouge imperceptiblement au concert, pourquoi on bat la mesure sans s'en rendre compte.

Les cultures qui ont essayé d'interdire la danse — qu'il s'agisse de certains régimes autoritaires ou de mouvements religieux fondamentalistes — ont toujours échoué. La danse revient, clandestine, ritualisée, transformée. Aucune prohibition n'a jamais tenu face à un corps humain qui entend un rythme.

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La frontière

La plupart des frontières modernes ont été dessinées par des gens qui n'avaient jamais vu les lieux qu'ils séparaient. Les frontières africaines héritées de la colonisation ont été tracées lors de la Conférence de Berlin en 1884-1885, sur des cartes approximatives, par des diplomates qui discutaient de l'intérieur de salles chauffées à Bruxelles et à Londres. Ces lignes ont découpé des communautés, fusionné des ennemis, ignoré des montagnes et des fleuves.

Une frontière est une fiction administrative qui devient réelle par la force. Elle n'existe pas dans la nature — aucun animal ne la perçoit, aucune rivière ne s'arrête à la douane. Mais pour les humains qui doivent la traverser avec les mauvais papiers, elle est aussi concrète que le mur qui la matérialise.

« Les frontières, j'en ai traversé beaucoup dans ma vie. Je n'en ai jamais vu une dans un paysage. » — Ryszard Kapuściński

La frontière mentale est plus intéressante encore. Les psychologues parlent de la « frontière» entre soi et l'autre — le point où l'empathie s'arrête et où l'indifférence commence. Elle varie selon les individus et les contextes. Les catastrophes naturelles tendent à l'élargir temporairement : les gens aident des étrangers. Les crises politiques tendent à la rétrécir : les étrangers deviennent des menaces.

Il y a des frontières invisibles dans chaque ville. Des quartiers qu'on ne traverse pas. Des rues où l'air change. Des seuils de classe sociale que personne n'a cartographiés mais que tout le monde ressent en les franchissant.

Note : la frontière franco-belge, dessinée au fil des traités depuis le XVIIe siècle, est l'une des plus tortueuses d'Europe. Elle traverse des villes, sépare des maisons, crée des enclaves dans les enclaves. À Baarle, une ville partagée entre la Belgique et les Pays-Bas, la frontière passe au milieu de restaurants — obligeant à déplacer la caisse selon la législation fiscale applicable à la table du client.

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I — M

L'île

Les îles sont les laboratoires naturels de la biologie. Isolées du continent, elles forcent l'évolution à travailler en vase clos — produisant des espèces que l'on ne trouve nulle part ailleurs, des formes de vie adaptées à des conditions uniques et souvent fragiles. Darwin l'a compris aux Galápagos : chaque île avait sa propre variante du pinson, son propre tortue, son propre iguane. L'isolement, en biologie, est une machine à créer de la diversité.

L'île fascine aussi l'imaginaire. Robinson Crusoé, L'Île au trésor, Lord of the Flies — l'île est un dispositif narratif parfait : un monde clos, des règles redéfinies, l'humain ramené à l'essentiel. Elle est à la fois paradis et prison selon la direction dans laquelle on regarde les eaux qui l'entourent.

« Nul homme n'est une île, entier en lui-même. » — John Donne, 1624. La négation dit quelque chose sur la force de l'image qu'elle nie.

Les habitants d'îles développent une psychologie particulière, documentée par les anthropologues. L'insularité — au sens littéral — crée souvent une identité forte, une méfiance mesurée envers l'extérieur, une conscience aiguë des ressources limitées. On ne gaspille pas sur une île. On ne peut pas faire venir ce qu'on a dilapidé.

L'Islande a colonisé sa propre île au IXe siècle avec des Vikings norvégiens. La population est restée remarquablement isolée pendant des siècles — ce qui en fait l'une des populations génétiquement les plus homogènes au monde. Les Islandais ont construit une base de données génomique presque complète de leur population, permettant des études médicales d'une précision impossible ailleurs. L'isolement qui fut jadis une contrainte est devenu une ressource scientifique extraordinaire.

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La justice

La justice et la vengeance partagent le même objet — réparer un tort — mais s'en distinguent par l'intention. La vengeance est personnelle, émotionnelle, souvent disproportionnée ; elle satisfait le lésé. La justice est impersonnelle, réglée, proportionnée ; elle satisfait la société. Toute l'histoire du droit est l'histoire de cet arrachement difficile : sortir la punition de la main de la victime pour la confier à une institution.

John Rawls, philosophe américain, a proposé en 1971 une expérience de pensée pour définir la justice : imaginez que vous concevez les règles d'une société sans savoir quelle place vous y occuperez. Sans savoir si vous serez riche ou pauvre, homme ou femme, en bonne santé ou malade. Ce « voile d'ignorance » force à des règles qu'on pourrait accepter de n'importe quel côté de l'échelle sociale. Rawls appelle cela la justice comme équité.

« Œil pour œil, et le monde finira aveugle. » — Attribué à Gandhi, bien que l'attribution soit contestée. L'image reste juste.

Le problème du tramway — le fameux trolley problem — a été conçu par la philosophe philippine Philippa Foot en 1967 : un tramway fou va tuer cinq personnes ; vous pouvez actionner un aiguillage pour n'en tuer qu'une. Devez-vous le faire ? La grande majorité des gens dit oui. La variante du pont demande : devez-vous pousser un inconnu sur les rails pour arrêter le tramway et sauver cinq personnes ? La grande majorité dit non — bien que le calcul soit identique. La justice intuitive n'obéit pas à la logique du nombre.

Des études montrent que les chimpanzés refusent de la nourriture s'ils ont vu un congénère en recevoir une meilleure récompense pour le même travail. Le sens de l'injustice est plus vieux que notre espèce.

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La montagne

En 1924, George Mallory, grimpeur britannique, est mort sur l'Everest. Quand on lui avait demandé pourquoi il voulait gravir cette montagne, il avait répondu : « Parce qu'elle est là. » Cette réponse est à la fois la plus honnête et la plus insatisfaisante que l'histoire de l'alpinisme ait produite. Elle dit tout sur le désir humain de surmonter ce qui n'a aucune raison d'être surmonté.

Les montagnes ont été sacrées dans presque toutes les civilisations. L'Olympe pour les Grecs, le Sinaï pour les chrétiens et les juifs, le Fuji pour les Japonais, le Kailash pour les hindous, bouddhistes et jaïns. La montagne est le lieu où l'humain et le divin se rapprochent — les dieux vivent en haut, les hommes en bas, et la montagne est le passage. Cette métaphore spatiale de la transcendance se retrouve partout, indépendamment de la culture.

« La montagne est un maître qui vous enseigne que vous n'avez pas de maître. »

Le mal des montagnes commence à partir de 2 500 mètres d'altitude environ. À mesure qu'on monte, la pression atmosphérique baisse et l'oxygène se raréfie. Le cerveau, privé d'oxygène, produit des hallucinations, des maux de tête, une euphorie trompeuse — appelée « ivresse des sommets ». Des alpinistes ont fait demi-tour à quelques dizaines de mètres du sommet, vaincus non par la pente mais par leur propre chimie interne.

Les Sherpas du Népal ont développé, en quelques milliers d'années d'évolution à haute altitude, des adaptations génétiques permettant d'extraire l'oxygène de l'air raréfié bien plus efficacement que les autres populations humaines. Ce qu'un alpiniste surentraîné accomplit au prix d'un effort surhumain, un Sherpa le fait au prix d'un effort normal. L'adaptation ne se mesure pas en volonté.

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O — R

L'oubli

L'oubli est un mécanisme, pas une défaillance. Le cerveau ne stocke pas tout — et c'est une chance. Hermann Ebbinghaus, psychologue allemand du XIXe siècle, a été le premier à étudier scientifiquement l'oubli sur lui-même. Il a mémorisé des listes de syllabes sans sens et mesuré à quelle vitesse il les oubliait. Sa courbe de l'oubli montre que nous perdons environ la moitié d'une nouvelle information dans l'heure qui suit, et soixante-dix pour cent dans les vingt-quatre heures. Ce qui reste après une semaine a des chances de rester longtemps.

Jorge Luis Borges a écrit une nouvelle sur un homme nommé Funes qui, après un accident, ne pouvait plus rien oublier. Chaque instant de sa vie restait aussi vivace que s'il venait de se produire. Il ne dormait pas — dormir est une forme d'oubli. Il ne généralisait pas — généraliser demande d'oublier les détails. Il était paralysé par la précision totale de sa mémoire. L'oubli est la condition de la pensée.

« Le bonheur exige l'oubli. » — Milan Kundera

La science du sommeil a établi que le cerveau, pendant la nuit, effectue une sorte de ménage actif. Il consolide certains souvenirs en les transférant vers le stockage à long terme, et en efface d'autres — notamment les détails périphériques et les émotions parasites. Une nuit de mauvais sommeil après un traumatisme peut exacerber le trouble de stress post-traumatique ; une bonne nuit peut en atténuer la charge émotionnelle.

Le pardon est une forme d'oubli volontaire. Non pas l'effacement de l'événement, mais la décision de ne plus le laisser gouverner. Les études sur le pardon — une discipline récente en psychologie — montrent qu'il bénéficie davantage à celui qui pardonne qu'à celui qui est pardonné. Rancune et colère maintenues consomment de l'énergie. L'oubli dirigé libère.

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Le pain

Le pain est le premier aliment transformé de l'histoire. Il y a au moins quatorze mille ans — avant même l'agriculture — des traces de galettes cuites ont été retrouvées au Moyen-Orient. Des grains sauvages broyés, mélangés à de l'eau, chauffés sur une pierre. Ce geste simple a probablement précédé la culture du blé : on a aimé le pain avant de savoir le cultiver.

La fermentation — qui fait lever le pain — est une découverte accidentelle. Un mélange oublié, une nuit plus longue que prévue, et les levures naturelles ont fait leur travail. Le résultat était plus léger, plus savoureux, plus digeste. La cuisson du pain levé a peut-être contribué à la sédentarisation : on ne peut pas emporter un four.

« Le pain est la plus vieille recette du monde. Et la plus difficile à réussir. »

La réaction de Maillard — la même qui fait dorer la croûte, caraméliser la viande et brunir le café — est une réaction chimique entre les acides aminés et les sucres à haute température. Elle produit des centaines de molécules aromatiques différentes. C'est pourquoi le pain chaud sent si bien. Cette réaction porte le nom du chimiste français Louis-Camille Maillard qui l'a décrite en 1912, mais les boulangers la maîtrisaient depuis des millénaires sans la nommer.

Dans toutes les religions du livre, le pain est sacré. Corps du Christ dans le christianisme, pain azyme de la Pâque juive, pain du Ramadan chez les musulmans. Le partage du pain — la « com-pagnie », qui vient du latin cum panis, « avec le pain » — est au cœur du lien social humain. On ne rompt pas le pain avec un ennemi.

Note : la mie de pain blanc a une surface spécifique si grande qu'une simple tranche, dépliée à l'échelle moléculaire, couvrirait environ un terrain de tennis. Ce que l'on mange est en grande partie de l'air structuré.

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La politique

Le mot politique vient du grec polis — la cité. La politique est l'art de vivre ensemble dans une cité, c'est-à-dire dans un espace partagé avec des gens qu'on n'a pas choisis. Toute la complexité du politique découle de cette prémisse : nous sommes ensemble, nous n'avons pas tous les mêmes désirs, et nous devons quand même trouver comment coexister sans nous entretuer.

La démocratie est une idée improbable. Pourquoi des millions de gens accepteraient-ils d'être gouvernés par un résultat de vote ? Pourquoi la majorité aurait-elle raison ? La réponse n'est pas que la démocratie produit de bonnes décisions — elle en produit parfois de très mauvaises. La réponse est que c'est le seul système qui contient un mécanisme de correction sans violence : l'élection suivante.

« La démocratie est le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres. » — Winston Churchill, 1947.

Le paradoxe de Condorcet — mathématicien français du XVIIIe siècle — montre que des votants aux préférences cohérentes peuvent produire une majorité collective incohérente. Si A est préféré à B, et B préféré à C, la logique voudrait qu'A soit préféré à C. Mais les votes peuvent produire A préféré à B, B préféré à C, et C préféré à A — un cycle sans vainqueur. Le mathématicien Kenneth Arrow a généralisé ce paradoxe en 1951 et démontré qu'aucun système de vote ne peut satisfaire simultanément tous les critères de justice qu'on voudrait lui imposer. Il a reçu le prix Nobel d'économie pour avoir prouvé que la démocratie parfaite est impossible.

Ce n'est pas une raison de ne pas voter. C'est une raison de voter avec humilité.

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R — S

La rêverie

Le cerveau humain ne s'arrête jamais. Même au repos apparent, même quand on fixe le plafond sans penser à rien, un réseau de régions cérébrales reste actif — le « réseau du mode par défaut ». Ce réseau s'active précisément quand on ne fait rien de particulier : quand on rêvasse, qu'on laisse l'esprit errer, qu'on se perd dans ses pensées. Les neuroscientifiques l'ont découvert par accident, en cherchant des sujets « au repos » comme référence — et en trouvant que le repos était en réalité une activité intense.

Ce réseau est associé à la créativité, à la planification du futur, à la compréhension des émotions d'autrui, à la construction de l'identité narrative — ce « je » qui relie les expériences passées et les projets futurs. La rêverie n'est pas du temps perdu : c'est le moment où le cerveau travaille à ce qui compte le plus.

« La rêverie est l'espace entre deux pensées — et c'est là que les meilleures naissent. »

Des études sur la résolution de problèmes montrent que des sujets à qui l'on donne une tâche créative difficile puis qu'on laisse se distraire trouvent de meilleures solutions que ceux qui restent focalisés. L'incubation — le fait de « mettre un problème de côté » — n'est pas de la procrastination. C'est une étape active, souterraine, que le cerveau effectue hors de la conscience.

Newton sous son pommier, Archimède dans son bain, Kekulé qui rêve d'un serpent qui se mord la queue et comprend la structure cyclique du benzène — les grandes découvertes ont souvent une phase de rêverie dans leur biographie. Ce n'est pas une coïncidence. C'est de la neurologie.

Note : les enfants passent proportionnellement beaucoup plus de temps en mode rêverie que les adultes. L'éducation formelle — qui valorise l'attention focalisée — comprime cet espace. On ne sait pas ce qu'on perd dans cet apprentissage de la concentration.

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La solitude

La solitude et la solitude ne sont pas la même chose. L'anglais distingue solitude — l'état de se trouver seul, choisi — et loneliness — le sentiment douloureux d'être seul, subi. En français, nous n'avons qu'un mot pour les deux, ce qui nous oblige à préciser : la solitude choisie est une ressource ; la solitude imposée est une souffrance.

La recherche en psychologie sociale traite aujourd'hui la solitude chronique comme un problème de santé publique. Elle augmente la tension artérielle, fragilise le système immunitaire, raccourcit l'espérance de vie dans des proportions comparables au tabagisme. John Cacioppo, qui a consacré sa carrière à cette question, a montré que le cerveau humain perçoit la solitude sociale exactement comme il perçoit la douleur physique — comme un signal d'alarme.

« Apprenez à jouir de votre propre compagnie. Vous n'êtes pas seul ; vous êtes avec vous-même. » — Marcus Aurelius

Et pourtant la solitude choisie est indispensable. Thoreau a vécu seul dans sa cabane de Walden Pond pendant deux ans. Les moines, les philosophes, les artistes — beaucoup ont décrit la retraite solitaire comme la condition de la pensée profonde. Certains extravertis renouent leur énergie dans le social ; certains introvertis la puisent dans la solitude. Ce n'est pas une pathologie : c'est une variation de l'architecture neuronale.

Le paradoxe de notre époque est que nous sommes plus connectés que jamais et plus seuls que jamais. Les réseaux sociaux offrent une présence constante des autres sans offrir ce que la présence physique seule peut donner : la chaleur, la synchronie des corps, le contact. Nous avons inventé une forme d'être ensemble qui ne guérit pas la solitude — et qui en masque parfois l'existence.

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Le sommeil

Nous passons un tiers de notre vie à dormir. Cela représente, pour une vie de quatre-vingts ans, environ vingt-six ans dans un état d'inconscience relative, allongé, vulnérable, inutile — du point de vue de la survie évolutive. Le sommeil est coûteux : on ne chasse pas, on ne mange pas, on ne s'accouple pas, et on ne surveille pas les prédateurs. Et pourtant toutes les espèces animales dotées d'un système nerveux dormiraient, d'une façon ou d'une autre. C'est dire à quel point ce que le sommeil accomplit doit être essentiel.

Personne ne sait exactement à quoi sert le sommeil. Les hypothèses sérieuses se multiplient : consolidation de la mémoire, régulation émotionnelle, élimination des déchets métaboliques du cerveau via le système glymphatique, régénération des tissus, régulation du système immunitaire. Toutes ces hypothèses ont des preuves en leur faveur. Aucune n'est seule suffisante. Le sommeil fait peut-être tout cela à la fois.

« Le sommeil est le meilleur des médecins. » — Proverbe gallois

La privation de sommeil tue. Des rats maintenus éveillés en continu meurent en deux à trois semaines. Des humains souffrant de l'insomnie fatale familiale — une maladie prion rarissime qui détruit les structures cérébrales du sommeil — meurent inévitablement en quelques mois, après une dégénérescence progressive. On peut survivre bien plus longtemps sans manger que sans dormir.

Le rêve se produit principalement en phase REM — Rapid Eye Movement, les yeux qui bougent sous les paupières. Durant cette phase, le cerveau est presque aussi actif qu'éveillé, mais le corps est paralysé : les muscles sont bloqués par un mécanisme neurologique qui empêche d'agir physiquement les rêves. Quand ce mécanisme défaille, le dormeur se lève, marche, agit — c'est le somnambulisme. La frontière entre veille et sommeil est plus poreuse qu'on ne le croit.

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Épilogue

Ce qu'il reste

Trois volumes de cette encyclopédie. Des dizaines d'entrées. Et pourtant la liste de ce qu'on n'a pas encore touché serait plus longue que ce qu'on a écrit. Le corps entier. La médecine. La peur du noir. Les mains. Le froid. Les îles qui n'existent plus. Les langues mortes. Les couleurs que les abeilles voient et que nous ne verrons jamais.

La connaissance n'est pas un stock qu'on vide. C'est une étendue qu'on arpente, et dont les bords reculent à mesure qu'on avance. Chaque entrée de cette encyclopédie appelle dix autres. Chaque réponse honnête contient deux questions nouvelles.

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Ce n'est pas une raison de s'arrêter. C'est une raison de continuer — avec l'humilité de celui qui sait que le chemin est plus intéressant que la destination, et que l'encyclopédie finie serait, paradoxalement, une encyclopédie morte.

Fin du troisième volume.
Le quatrième attend.

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