Thomas Boucksontom
Géographie de l'extrême, du disparu,
du mythique et du trop réel
pour être cru
Édition personnelle · MMXXVI
Un atlas ordinaire recense des villes, des fleuves, des frontières. Cet atlas recense autre chose : les lieux qui ont une existence hors du commun — trop vides, trop peuplés, trop vieux, trop récents, trop isolés, trop impossibles pour qu'on y croie sans les voir. Et parfois, sans même les avoir vus.
Certains lieux de cet atlas n'existent que dans l'imaginaire — mais leur existence imaginaire a des conséquences réelles. D'autres existent physiquement mais dans un état si particulier qu'ils semblent appartenir à une autre dimension. Tous ont quelque chose à dire sur la façon dont les humains habitent ou rêvent d'habiter leur monde.
— L'auteur, cartographe des impossibles
L'Antarctique est le seul territoire sur Terre qui n'appartient à aucune nation et n'est habité par aucune population permanente. Le Traité de l'Antarctique, signé en 1959 par douze nations, a suspendu toutes les revendications territoriales et dédié le continent à la science et à la paix. Il est depuis le seul exemple de continent démilitarisé au monde.
Le continent est recouvert d'une calotte de glace dont certaines parties ont plus de quatre millions d'années. Sous cette glace se trouvent des lacs — le lac Vostok, le plus grand, est aussi grand que l'Ontario — qui n'ont pas été en contact avec l'atmosphère depuis quinze à vingt-cinq millions d'années. Ce que contient cette eau est inconnue, et les tentatives de forage soulèvent des questions complexes : que fait-on si on trouve de la vie ?
Environ cinq mille scientifiques et personnels de soutien passent l'été antarctique sur les bases de recherche. Un millier y reste l'hiver. La nuit polaire dure six mois. Les températures descendent à −89°C (record absolu, enregistré à Vostok en 1983). Les gens qui choisissent d'y passer l'hiver développent des solidarités intenses et un rapport au temps radicalement différent. Certains reviennent plusieurs fois. L'Antarctique rend accro à quelque chose qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
La fosse des Mariannes est le point le plus profond des océans : 10 994 mètres au fond de l'Abîme Challenger. Si on y plaçait l'Everest, son sommet serait encore à deux kilomètres sous la surface. La pression à cette profondeur est d'environ mille fois la pression atmosphérique — suffisante pour écraser la plupart des sous-marins. Plus de personnes se sont rendues sur la Lune qu'au fond de la fosse des Mariannes.
Et pourtant, il y a de la vie. Des crevettes amphipodes, des holothuries, des méduses transparentes, des bactéries. Ces organismes survivent dans une obscurité totale, sous une pression écrasante, à des températures proches de zéro, sans lumière donc sans photosynthèse. Ils utilisent la chimiosynthèse — l'énergie des réactions chimiques plutôt que l'énergie solaire. C'est un écosystème entièrement indépendant du soleil.
En 2012, le réalisateur James Cameron a plongé seul jusqu'au fond de l'Abîme Challenger dans un sous-marin conçu spécialement. Il a ramené des sédiments et des images. Il a aussi trouvé des sacs plastiques et de la pollution. L'endroit le plus inaccessible de la Terre n'a pas été épargné.
Pripyat a été construite en 1970 pour accueillir les travailleurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Elle avait 49 400 habitants en 1986 — une ville soviétique modèle, avec ses avenues larges, sa piscine, son parc d'attractions dont la grande roue n'avait jamais servi. Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 explosa. Le 27 avril, la ville entière fut évacuée en trois heures. Les habitants ne furent pas prévenus qu'ils ne reviendraient jamais.
Depuis, Pripyat est une ville fantôme dans la Zone d'exclusion. Les immeubles sont debout, la piscine est là, les salles de classe contiennent encore des livres. Des jouets d'enfants sont éparpillés sur les planchers des appartements abandonnés. La nature a repris ses droits : des forêts ont poussé dans les rues, des loups, des lynx et des sangliers peuplent la zone. La radioactivité a diminué mais restera dangereuse pour des siècles.
La Zone d'exclusion est devenue, paradoxalement, l'une des plus grandes réserves naturelles d'Europe de l'Est. La faune y est plus abondante et diverse que dans les zones habitées alentour. La radioactivité tue les cellules mais pas les espèces — l'absence de l'humain est plus bénéfique pour la biodiversité que la présence de radiations n'est nocive.
L'archipel de Socotra, dans le golfe d'Aden, est si isolé depuis si longtemps qu'il a développé une flore entièrement à part. Trente-sept pour cent de ses espèces végétales n'existent nulle part ailleurs sur Terre. Le plus célèbre est l'arbre à sang de dragon — Dracaena cinnabari — dont la forme est une inversion de notre intuition arbustive : un tronc épais qui se déploie soudainement en un large champignon de branches aplaties, comme si un arbre normal avait été retourné à l'envers.
Sa résine rouge sang — utilisée depuis l'Antiquité comme colorant, médicament et produit de beauté — lui a valu d'être mentionné dans des textes grecs, arabes et romains. Marco Polo en parla. Les marchands arabes commerçaient la résine sur des siècles. L'île elle-même restait mystérieuse, à peine cartographiée. Elle semble appartenir à un âge géologique différent du reste de la planète.
L'archipel est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2008. Il reste difficile d'accès — peu de liaisons aériennes, mer souvent mauvaise. Cette difficulté d'accès est peut-être sa meilleure protection. Socotra n'est pas encore entièrement découvert par le tourisme de masse, ce qui lui a permis de rester ce qu'il est depuis des millions d'années.
L'archipel du Svalbard, à mi-chemin entre la Norvège continentale et le pôle Nord, accueille depuis 2008 quelque chose d'extraordinaire : le Svalbard Global Seed Vault — le Coffre mondial de semences. Creusé dans la roche de grès à cent mètres de profondeur et à 130 mètres au-dessus du niveau de la mer, il contient plus d'un million trois cent mille échantillons de semences de plantes cultivées du monde entier.
Son but : préserver la diversité génétique des cultures agricoles contre tout désastre — guerre, épidémie, catastrophe climatique. La chambre est maintenue à −18°C. Même si tous les systèmes électriques tombaient en panne, les conditions arctiques maintiendraient une température suffisamment froide pour conserver les semences pendant des siècles. C'est la sauvegarde de la capacité humaine à se nourrir, enterrée dans la glace.
Le Svalbard a des règles uniques. Mourir sur l'archipel est interdit — ou plutôt, les corps ne se décomposent pas dans le permafrost, ce qui pose des problèmes sanitaires. Les mourants et les gravement malades sont évacués vers le continent. On ne peut pas naître au Svalbard, on ne peut pas y mourir. On ne peut qu'y être en transit. C'est peut-être le seul endroit au monde avec un tel rapport officiel à la mortalité.
Atlantis n'existe pas. Ou plutôt : Atlantis est une invention de Platon, décrite dans deux dialogues — le Timée et le Critias — vers 360 avant notre ère. Platon décrit une civilisation navale puissante qui aurait existé neuf mille ans avant son époque, qui aurait attaqué Athènes, et qui aurait été engloutie par l'océan en un jour et une nuit comme punition divine. Presque tous les érudits sont d'accord : c'est une fiction philosophique, un mythe inventé pour illustrer des thèses morales et politiques.
Et pourtant, des milliers de personnes ont cherché Atlantis. Dans l'Atlantique, dans la Méditerranée, aux Açores, en Antarctique, à Cuba, en Bolivie. Chaque décennie produit sa nouvelle théorie. Des expéditions ont été lancées, des livres publiés, des documentaires tournés. La recherche d'un lieu qui n'a probablement jamais existé a généré une industrie réelle et des découvertes archéologiques véritables — des civilisations minoenne et mycénienne ont été mieux documentées grâce aux fouilles lancées sur des hypothèses atlantidéennes.
Ce qui est fascinant dans Atlantis, c'est la puissance du mythe malgré l'absence de preuve. Le besoin humain d'un âge d'or perdu — d'une civilisation parfaite disparue qui aurait su ce que nous avons oublié — est si fort qu'il produit des chercheurs sérieux, des investisseurs, des croyants. Atlantis dit moins quelque chose sur l'histoire que sur le désir humain de passé meilleur.
La Cité walled de Kowloon était une anomalie juridique et architecturale unique dans l'histoire urbaine. Enclave chinoise à l'intérieur du Hong Kong britannique, elle n'était soumise à aucune juridiction claire — ni les autorités coloniales britanniques ni le gouvernement chinois n'en revendiquaient le contrôle effectif. Elle fut progressivement occupée par des habitants clandestins à partir des années 1940, et des immeubles illégaux furent construits sans permis, sans plans, sans architecte.
À son apogée dans les années 1980, la Cité couvrait 0,03 km² et abritait environ 33 000 personnes — la densité humaine la plus élevée jamais enregistrée sur Terre. Les immeubles, construits les uns contre les autres, fusionnaient en un seul organisme urbain massif. La lumière du soleil n'atteignait pas les rues du bas. Un réseau de passages, d'escaliers et de couloirs reliait les bâtiments au point qu'on pouvait traverser l'ensemble sans descendre au sol.
Elle fut démolie en 1993-1994 après un accord entre la Chine et la Grande-Bretagne. Un parc public a été construit à sa place. Quelques milliers de photos et une maquette dans un musée japonais en gardent la trace. La densité, la complexité, l'autonomie sauvage de la Cité continuent de fasciner les architectes, les urbanistes et les écrivains de science-fiction — comme preuve que les villes peuvent s'auto-organiser d'une manière que les planificateurs n'auraient pas imaginée.
L'Île de Pâques — Rapa Nui en langue polynésienne — est l'un des endroits habités les plus isolés de la Terre. Ses habitants les plus proches se trouvent à plus de 1 900 kilomètres. Et pourtant, entre le XIIIe et le XVIIe siècle, les Polynésiens qui y vivaient ont sculpté et érigé neuf cent quarante-cinq statues monumentales — les moaï — certaines pesant plus de quatre-vingt tonnes, transportées à des kilomètres de leur carrière de fabrication sans roue, sans poulie, sans bête de somme.
Comment ? Le débat n'est pas entièrement clos, mais les théories les plus robustes suggèrent que les statues étaient « marchées » — balancées d'avant en arrière sur leur base arrondie grâce à des cordages, progressant comme un personnage de dessin animé — ou transportées sur des traîneaux de bois. Des expériences modernes ont montré les deux techniques fonctionner. La question n'est pas la technologie : c'est la motivation.
Jared Diamond, dans Collapse, a utilisé Rapa Nui comme exemple de civilisation qui s'est effondrée en surexploitant ses ressources — les forêts d'abord, puis les sols. Cette thèse est contestée. Des études plus récentes suggèrent que l'effondrement démographique de l'île résultait principalement de l'introduction de maladies européennes après le premier contact avec des navigateurs hollandais en 1722. Rapa Nui est peut-être moins une leçon sur l'écocide que sur les effets des contacts entre civilisations inégalement résistantes aux germes.
Varosha était dans les années 1960 et 1970 l'une des destinations balnéaires les plus glamour de la Méditerranée. Les hôtels de Varosha accueillaient Elizabeth Taylor, Brigitte Bardot, Richard Burton. La plage était immaculée. La vie était douce. En août 1974, lors de l'invasion turque de Chypre, la population grecque-chypriote de Varosha — environ 39 000 personnes — fut évacuée en quelques heures, avec pour consigne de prendre le minimum et de revenir dans quelques jours.
Elle ne revint jamais. Les forces turques scellèrent Varosha derrière des barbelés et la maintinrent fermée pendant quarante-six ans. Les hôtels, les restaurants, les maisons restèrent avec leurs meubles, leurs vêtements dans les armoires, les voitures garées dans les rues. Les mannequins dans les vitrines des boutiques de mode. Les tables dressées dans les restaurants. Une ville entière figée en 1974.
En 2020, Varosha a été partiellement rouverte aux visiteurs et à certains anciens résidents — une décision controversée qui a relancé les tensions chypriotes. Le statut définitif reste non résolu. Les habitants d'origine — qui ont vieilli de cinquante ans en exil — réclament le droit de rentrer dans des maisons qui n'existent plus vraiment, dans une ville qui est à la fois la même et absolument autre.
Les lieux de cet atlas ont en commun de révéler quelque chose sur ceux qui les habitent, les cherchent, ou les imaginent. L'Antarctique révèle ce que les humains font quand ils n'ont aucune raison de rester ailleurs que l'envie de comprendre. Kowloon révèle ce que les humains font quand les lois les oublient. Varosha révèle ce qu'une politique peut faire à un endroit qu'on a oublié de laisser vivre.
Les lieux parlent. Ils parlent de ce qui les a faits, de ce qui les a défaits, des gens qui les ont traversés. Lire un lieu, c'est lire une histoire humaine qui n'a pas voulu se mettre en mots.
Fin de l'atlas.
Les lieux continuent d'exister sans votre permission.