Thomas Boucksontom
Étymologies surprenantes, mots impossibles,
et autres merveilles
de la langue comme accident de l'histoire
Édition personnelle · MMXXVI
Les mots ont une vie avant d'entrer dans nos bouches. Ils ont voyagé, changé de sens, été volés, traduits, déformés, rajeunissemblés. Un mot que vous utilisez mille fois par semaine porte en lui des siècles d'histoire, des migrations de peuples, des accidents de prononciation, des décisions politiques oubliées.
Ce cabinet est un musée de ces curiosités. Chaque entrée est une fenêtre sur l'histoire des mots — ce qu'ils voulaient dire avant, comment ils ont changé, ce qu'ils disent sur les gens qui les ont inventés. Les mots sont des fossiles vivants. Ils portent le passé dans le présent à chaque fois qu'on les prononce.
— L'auteur, qui a passé trop de temps sur des sites d'étymologie
Le mot « bizarre » vient du basque bizar, qui signifie « barbe ». Les soldats basques servant dans l'armée de Charles Quint au XVIe siècle portaient des barbes lorsque les Italiens étaient rasés de frais. Les Italiens ont commencé à appeler ces étrangers barbus les « bizarros » — les barbus. Le mot a ensuite glissé vers le sens d'« étrange » ou d'« excentrique » avant d'entrer en français.
Cette dérive sémantique est un phénomène courant en linguistique : un attribut physique visible devient une description de caractère. « Rude » venait du latin rudis — brut, non poli (au sens physique du matériau). « Naïf » venait de nativus — natif, inné. Le sens a glissé. Les mots oublient leur origine et continuent à vivre dans leur nouveau sens, confortablement installés comme si c'était leur sens originel.
Un contranym est un mot qui est son propre contraire selon le contexte. En anglais, le mot sanction signifie à la fois « approuver » et « punir » — « the government sanctioned the deal » peut vouloir dire que le gouvernement l'a approuvé ou qu'il a imposé des sanctions. En français, des exemples existent également : « louer » peut signifier « prendre en location » ou « donner en location ». « Hôte » désigne celui qui reçoit et celui qui est reçu.
Les linguistes appellent cela des « autantonyms » ou « énantiosèmes ». Leur existence prouve que le sens des mots n'est pas dans les mots eux-mêmes mais dans le contexte. Un contranym lu hors contexte est ambigu — c'est l'entourage qui tranche. Ce phénomène révèle quelque chose d'important sur le fonctionnement du langage : la phrase n'est pas une collection de sens fixes juxtaposés ; c'est un système d'interactions dont le sens global émerge de l'ensemble.
Note : « éplucher » peut signifier « enlever la peau » (éplucher une pomme) mais aussi « examiner en détail » (éplucher un document). Les deux sens évoquent l'idée d'enlever ce qui est superficiel pour atteindre ce qui est dessous — une cohérence cachée.
Les faux amis sont des mots de deux langues différentes qui se ressemblent mais signifient des choses différentes — parfois légèrement différentes, parfois radicalement opposées. Le mot anglais library ressemble au français « libraire » mais désigne une bibliothèque publique, pas une boutique de vente de livres. Preservative en anglais est un conservateur alimentaire ; le mot correspondant en français est « préservatif » — un contraceptif. L'erreur dans un restaurant peut être mémorable.
Les faux amis naissent généralement de mots partagés à une époque où les langues étaient plus proches — le latin médiéval, le vieux français importé en anglais par les Normands en 1066 — et dont le sens a divergé différemment dans chaque langue au fil des siècles. Le mot existait avant la divergence ; les langues ont emporté des significations différentes dans leur développement séparé.
Il y a quelque chose de philosophiquement intéressant dans les faux amis : ils créent l'illusion de la compréhension. On croit avoir compris parce qu'on reconnaît le mot. Mais la compréhension est fausse. C'est peut-être le risque le plus sous-estimé de la maîtrise partielle d'une langue : on se sait pas ce qu'on ne comprend pas.
Le mot anglais awful signifiait à l'origine « qui inspire de l'effroi révérencieux » — dans le même registre qu'« awe-inspiring », magnifique et intimidant. Il est devenu son propre contraire : horrible, très mauvais. Silly signifiait « béni, heureux » (du vieil anglais sælig). Il a fini par vouloir dire « stupide ». Naughty signifiait « qui n'a rien, pauvre » (naught = rien). Il signifie maintenant « méchant, espiègle ».
En français, « traîner » au sens de « rester quelque part sans rien faire » est une dérive du sens original de « tirer » (traîner un chariot). « Ennui » vient du latin in odio — « en haine de » — et a glissé de la haine vers le simple désœuvrement. « Saugrenu » vient du latin sal granatus — du sel granuleux utilisé pour purifier et éprouver — et a fini par signifier « absurde ».
La dérive sémantique révèle les priorités et les préoccupations d'une époque. Les mots qui dérivent vers le négatif — pejoration — reflètent souvent des changements de statut social. Les mots qui dérivent vers le positif — amelioration — reflètent une revalorisation. Le mot « chevalier » était un titre militaire avant de devenir un titre d'honneur. Le vocabulaire est une stratigraphie des valeurs sociales.
« OK » est peut-être le mot le plus universellement compris sur Terre. Il est entré dans quasiment toutes les langues du monde, souvent sous des formes phonétiquement adaptées — oké, okay, OK. Son origine est débattue, mais la théorie la mieux étayée est la suivante : en 1839, les journaux de Boston avaient une mode des abréviations humoristiques avec des fautes d'orthographe intentionnelles. « All correct » devenait « Oll Korrect », abrégé en O.K.
La mode était passagère et la plupart de ces abréviations ont disparu. OK a survécu pour une raison circonstancielle : la campagne présidentielle d'Andrew Jackson en 1840. Jackson était surnommé « Old Kinderhook » (du nom de son lieu de naissance). Ses partisans ont créé des clubs OK et le sigle a été largement répandu dans la presse politique nationale. L'abréviation absurde s'est trouvée propulsée dans l'usage commun par la politique.
Ce qu'il y a d'intéressant dans l'universalité d'OK, c'est qu'il est neutre à presque toutes les dimensions culturelles. Il ne trahit pas de registre — ni trop formel ni trop familier. Il ne marque pas le genre. Il ne lie pas à une tradition. C'est un mot fonctionnel pur, et c'est peut-être cette fonctionnalité nue qui l'a rendu exportable partout.
Un chien aboie. En français, il dit « ouaf ». En anglais, « woof ». En japonais, « wan wan ». En russe, « gav gav ». En arabe, « haw haw ». En espagnol, « guau ». En coréen, « meong meong ». Le son produit par l'animal est le même dans tous ces pays. Ce sont les humains qui l'entendent différemment — ou plutôt, qui le codent différemment dans les systèmes phonologiques de leur langue.
Les onomatopées sont souvent présentées comme des imitations directes des sons de la nature — et c'est leur définition théorique. Mais la réalité est que chaque langue ne dispose que d'un sous-ensemble des sons possibles, et que les onomatopées sont contraintes par cet inventaire phonologique. Un Japonais entendra le chien différemment non parce que ses oreilles sont différentes, mais parce que les catégories sonores disponibles dans sa langue le sont.
Note : « ribbit » — le son de la grenouille en anglais — vient d'une seule espèce de grenouille du Pacifique, la Pacific tree frog (Pseudacris regilla). La plupart des autres espèces de grenouilles ne font pas ce son. C'est parce que Hollywood se trouve en Californie, où cette espèce est commune, que les grenouilles du monde entier ont été rebaptisées dans le cinéma.
Le mot « salaire » vient du latin salarium — la ration de sel accordée aux soldats romains. Le sel était si précieux dans l'Antiquité qu'il servait de monnaie d'échange. Les routes qui servaient à le transporter portaient parfois son nom — la Via Salaria, en Italie, existe encore. L'expression « ne pas valoir son sel » — « not worth his salt » en anglais — vient directement de cette pratique militaire romaine.
Le sel a structuré l'économie, la politique et la géographie de nombreuses civilisations. La Gabelle — l'impôt sur le sel en France — était l'une des taxes les plus impopulaires de l'Ancien Régime et a contribué aux tensions qui ont précédé la Révolution. Gandhi a choisi symboliquement de briser le monopole britannique du sel en 1930 lors de la Marche du sel — un acte de désobéissance civile centré non pas sur un concept abstrait mais sur une substance concrète et nécessaire.
Le vocabulaire économique est plein de ces traces : « pécuniaire » vient de pecus, le bétail. « Capital » vient de caput, la tête (de bétail). « Budget » vient du vieux français bougette, une petite bourse en cuir. L'histoire économique est inscrite dans les mots de l'économie.
En latin classique, tu et vos (vous) s'utilisaient simplement selon qu'on s'adressait à une ou plusieurs personnes. Vers le IVe siècle, l'usage de vos s'est développé pour s'adresser à l'Empereur — seul, mais trop grand pour un simple tu. Cette distinction honorifique s'est ensuite diffusée : le pluriel pour les supérieurs, le singulier pour les inférieurs ou les égaux.
Toutes les langues romanes héritées du latin ont développé cette distinction T-V — tu/vous en français, tu/usted en espagnol, tu/lei en italien. L'anglais l'avait aussi : « thou » était le singulier familier, « you » le pluriel formel qui a ensuite envahi tous les usages au XVIIe siècle. L'anglais a perdu la distinction ; le français la maintient avec vigueur.
Les moments où la transition du « vous » au « tu » se négocie explicitement sont des instants socialement riches. « On peut se tutoyer ? » — cette question encode un désir de rapprochement, une proposition de changer le cadre de la relation. Accepter, c'est franchir un seuil symbolique. Refuser, c'est maintenir une distance. La langue organise la vie sociale de manière que ni l'un ni l'autre n'auraient pu articuler sans elle.
Lewis Carroll a inventé le terme « mot valise » — ou portmanteau word en anglais — pour décrire les mots formés par la fusion de deux mots existants. Dans Alice de l'autre côté du miroir, Humpty Dumpty explique à Alice que « galimaufré » (dans la version anglaise : slithy) est « lithe » + « slimy » mis ensemble dans une valise. Comme une valise, dit-il, il a deux compartiments.
Les mots valises enrichissent toutes les langues vivantes. Brunch (breakfast + lunch). Smog (smoke + fog). Motel (motor + hotel). Courriel (courrier + électronique). Informatique (information + automatique). Brexit (Britain + exit). Ces fusions ne sont pas de simples raccourcis — elles créent des concepts nouveaux qui n'existaient pas avant la fusion. Le « brunch » n'est pas seulement un petit-déjeuner tardif : c'est un rituel social particulier que le mot a contribué à définir et à stabiliser.
L'ère numérique a été particulièrement productive en mots valises : podcast (iPod + broadcast), vlog (video + blog), wi-fi (probablement wireless + hi-fi), spam (au sens de courrier indésirable : de la marque Spam, charcuterie en boîte, référence à un sketch de Monty Python où le mot était répété à l'infini jusqu'à saturation). La langue suit les technologies avec une vitesse remarquable.
Chaque mot qu'on prononce est un palimpseste — un texte sur lequel d'autres textes ont été écrits et partiellement effacés. Sous « bizarre », il y a une barbe. Sous « salaire », il y a du sel. Sous « OK », il y a une blague de journal. Ces couches ne sont pas accessibles à la conscience ordinaire — et c'est bien ainsi, sans quoi chaque phrase exigerait une archéologie.
Mais les connaître change quelque chose. On prononce les mots avec un léger vertige supplémentaire — la conscience que la langue qu'on parle est un fleuve qui vient de très loin, qui a charié des civilisations entières avant d'arriver jusqu'à nos bouches.
Fin du cabinet.
Les mots continuent de changer pendant votre sommeil.