Thomas Boucksontom
Philosophie des objets et des moments
auxquels personne
ne fait suffisamment attention
Édition personnelle · MMXXVI
La philosophie a surtout traité des grandes choses. L'être, le temps, la mort, Dieu, la liberté. Ce sont des sujets sérieux. Ce traité s'occupe d'autre chose.
Il s'occupe de la clé qu'on cherche dans son sac. Du coin de la pièce. Du miroir dans les toilettes d'un café. De l'ombre sur le mur à seize heures. Ces choses-là méritent aussi d'être regardées de près — peut-être parce que, justement, personne ne les regarde.
Ce n'est pas un livre sur les objets. C'est un livre sur ce que les objets font à ceux qui les utilisent — ce qu'ils révèlent, ce qu'ils organisent, ce qu'ils contiennent de pensée silencieuse.
— L'auteur, qui a perdu ses clés trois fois en rédigeant le chapitre sur les clés
Une cicatrice est un texte que le corps a écrit sur lui-même pour enregistrer ce qui lui est arrivé. Elle ne raconte pas comment ni pourquoi — elle dit seulement : ici, il s'est passé quelque chose. Le corps a réparé, mais n'a pas oublié. Le tissu cicatriciel est différent de la peau originale — plus solide sur certains plans, moins flexible, sans glandes sudoripares ni follicules pileux. La réparation est fonctionnelle mais non identique.
La façon dont une cicatrice se forme dépend de l'âge, de la génétique, du lieu sur le corps, de la profondeur de la blessure. Un fœtus dans les premiers mois de la grossesse guérit sans laisser de cicatrice — ses cellules ont encore la capacité de régénération complète. Ce mécanisme disparaît progressivement à la naissance. Nous commençons notre vie capable de guérir sans trace ; nous la finissons couverts de traces.
Certaines cultures pratiquent la scarification volontaire — l'écriture délibérée sur le corps. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Éthiopie, dans de nombreuses sociétés d'Afrique subsaharienne, les cicatrices rituelles marquent les passages de la vie : l'adolescence, le mariage, l'appartenance à un groupe. La douleur de la blessure est la condition de la marque — on ne peut pas avoir l'un sans l'autre. Le corps garde la preuve de ce qui a été traversé.
Note : le cerveau stocke les souvenirs des événements douloureux différemment des autres. L'amygdale — centre de traitement des émotions — encode les traumatismes avec une intensité particulière. Nous avons des cicatrices mentales aussi bien que physiques. La neurologie leur donne le même nom : traces.
La clé est le premier objet qu'on cherche le matin et la dernière chose à laquelle on pense le soir. Elle est petite, métallique, fonctionnelle, et pourtant elle organisele rapport à l'espace privé d'une façon que peu d'objets rivalisent. Avoir une clé, c'est avoir un accès. Ne pas avoir une clé, c'est être exclu. Donner sa clé à quelqu'un, c'est lui accorder une forme de confiance physique — on lui confie littéralement l'accès à son espace intime.
Les premières serrures connues ont été trouvées en Assyrie, il y a environ quatre mille ans. Elles étaient en bois. La serrure à goupilles — le principe de la plupart des serrures modernes — date de l'Égypte ancienne. En quatre mille ans, le principe n'a pas changé : un cylindre mécanique qui ne tourne que si les bonnes goupilles sont alignées par la bonne clé. C'est une métaphore de compatibilité que la langue a abondamment exploitée.
Les trousseau de clés ont une psychologie propre. Les personnes qui portent beaucoup de clés occupent généralement beaucoup d'espaces différents — espaces de pouvoir, de responsabilité, d'accès. Le concierge, le directeur, le père de famille — tous portent des trousseaux. Les clés ont du poids, au sens littéral : elles tirent la poche, elles font du bruit. On entend arriver quelqu'un qui a beaucoup de clés.
Les coins de pièces sont les endroits où les choses s'accumulent. La poussière, les sacs oubliés, le paravent qu'on n'a jamais trouvé la bonne place pour accrocher. Il y a dans le coin quelque chose de géométriquement résiduel — l'angle où deux murs se rencontrent sans que personne n'ait réfléchi à ce qu'on y ferait. L'espace a été construit pour les murs ; le coin est le reste.
Dans les cafés et les restaurants, les tables en coin sont les plus recherchées. On y a le dos protégé, une vue sur la salle, un sentiment de contrôle de l'espace environnant. Les études sur le comportement spatial montrent que les humains, comme beaucoup de mammifères, préfèrent les positions qui offrent une vue dégagée avec le dos protégé. C'est une préférence héritée d'une époque où les prédateurs existaient. Le coin de café est la caverne moderne.
Gaston Bachelard, dans La Poétique de l'espace, a consacré des pages au coin. Il écrit : « Le coin est un refuge. Il nous assure une première valeur de l'être : l'immobilité. » Le coin protège. Il définit. Il crée une frontière minimale entre soi et le reste. Beaucoup de gens, demandés où ils travaillent le mieux, désignent un coin particulier — un angle précis où le monde est à la bonne distance.
La fenêtre est l'une des inventions les plus philosophiquement chargées de l'architecture. Elle est à la fois dedans et dehors — elle appartient au mur, mais elle est une négation du mur. Elle protège du vent et de la pluie tout en laissant passer la lumière et le regard. Elle définit le rapport à l'extérieur : on voit sans être vu (ou presque), on est connecté sans être exposé.
Le verre plat transparent n'a été perfectionné qu'au XVIIe siècle. Avant, les fenêtres étaient de petites ouvertures avec des volets ou des peaux tendues. La grande fenêtre qui laisse voir le paysage est une invention récente dans l'histoire de l'architecture domestique. Elle a changé le rapport intérieur-extérieur d'une manière qui a peut-être modifié la psychologie de l'habitation.
Alfred Hitchcock a fait de la fenêtre le sujet central de Fenêtre sur cour : un photographe immobilisé observe ses voisins et finit par voir quelque chose qu'il n'aurait peut-être pas dû voir. La fenêtre est l'instrument du voyeurisme et de la curiosité — des passions humaines que l'architecture a à la fois favorisées et encadrées. Chaque immeuble d'appartements est un dispositif optique où tout le monde regarde les voisins en feignant de ne pas le faire.
La main humaine est un chef-d'œuvre évolutif dont nous nous servons sans jamais vraiment la regarder. Vingt-sept os. Vingt-neuf articulations. Trente-quatre muscles — dont une partie dans l'avant-bras, reliés par de longs tendons. La main peut exercer une pression de pincement précise de quelques grammes et une force de préhension de plusieurs dizaines de kilos. Elle peut jouer du Bach et pétrir du pain. Elle peut écrire et frapper. Elle est à la fois outil de précision et arme.
Le pouce opposable — la capacité à placer le pouce face aux autres doigts — est partagé avec les grands singes mais développé chez l'humain à un degré de précision unique. Cette opposition a rendu possible la taille de la pierre, la tenue d'un pinceau, l'utilisation d'une aiguille à coudre, le grattage d'une allumette. L'histoire de la technique est en grande partie l'histoire de ce que des pouces opposables ont pu faire.
Les empreintes digitales — ces crêtes en spirale au bout des doigts — améliorent la prise en augmentant le frottement, permettent de détecter des textures très fines par vibration, et sont uniques à chaque individu. Aucun jumeau monozygote ne partage les mêmes empreintes, bien que l'ADN soit identique. Ce sont des caractéristiques de développement aléatoires — la chance, pas les gènes, décide de chaque spirale.
Les gestes de la main varient radicalement selon les cultures. Le pouce levé signifie « bien » en Occident et est une insulte en Iran. L'index et le majeur en V signifient « victoire » dans la plupart du monde, mais geste offensant en Grande-Bretagne si la paume est orientée vers soi. La main parle plusieurs langues simultanément selon l'endroit où elle se trouve.
Avant l'invention du miroir plat en verre argenté — vers le XIIIe siècle à Venise — les humains se voyaient dans des reflets d'eau, dans des surfaces métalliques polies, dans les yeux des autres. La perception de soi-même comme objet visuel était floue, indirecte, parcellaire. Le miroir clair a donné aux gens pour la première fois une image précise de leur propre visage. Ce changement n'était pas sans conséquence psychologique.
Des études sur la conscience de soi utilisent le test du miroir : un individu s'est-il reconnu dans un miroir après qu'on a discrètement marqué son front d'un point coloré ? Les humains passent ce test à partir de dix-huit mois environ. Les chimpanzés, les orangs-outans, les dauphins, les éléphants, les pies — ces espèces aussi le passent. La plupart des autres animaux réagissent au reflet comme à un congénère ou l'ignorent.
Lewis Carroll a fait du miroir une porte dans De l'autre côté du miroir. L'image inversée du miroir est une réalité parallèle dont les règles sont les mêmes mais dont la direction est opposée. Ce jeu d'inversion a fasciné les physiciens également : la symétrie de parité — pourquoi les lois de la physique ne sont pas toujours symétriques dans un miroir — est un sujet sérieux de la physique des particules. Le miroir, même en physique, soulève des questions.
L'ombre est la présence de l'absence de lumière. Elle n'est pas une chose — c'est une zone, un résidu, la forme négative de ce qui bloque la lumière. Et pourtant nous la traitons comme une chose : elle nous suit, elle grandit et rétrécit, elle anticipe notre arrivée sur un mur. L'ombre est la projection de nous-mêmes que la lumière produit automatiquement — notre double plat, sans profondeur, toujours à nos côtés mais jamais à nous.
Platon a fondé toute une métaphore sur l'ombre. Dans l'allégorie de la caverne, des prisonniers ne voient que les ombres de choses projetées sur un mur et croient que ces ombres sont la réalité. La philosophie, pour Platon, est l'effort de se retourner vers la lumière — vers les choses réelles dont les ombres ne sont que des copies imparfaites. L'ombre comme illusion est l'une des métaphores philosophiques les plus durables de l'histoire.
Carl Jung a utilisé le mot « ombre » pour désigner la partie de la personnalité qu'on refuse de reconnaître en soi — les désirs, les pulsions, les qualités jugées inacceptables qu'on refoule dans l'inconscient. Cette ombre psychologique ne disparaît pas quand on la nie : elle agit de manière autonome, surgissant dans les rêves, les actes manqués, les projections sur les autres. Reconnaître son ombre au sens jungien, c'est apprendre à se retourner — comme les prisonniers de Platon — vers quelque chose qu'on préférait ne pas voir.
La poche est un espace politique. Non pas métaphoriquement — politiquement, au sens concret du terme. L'histoire des poches dans les vêtements féminins est l'histoire d'un accès refusé, accordé, repris, renégocié selon les normes sociales de chaque époque. Au XVIIe siècle, les femmes portaient des poches séparées, nouées sous la jupe. Au XIXe siècle, la silhouette féminine imposée par la mode exigeait une robe si ajustée qu'aucune poche n'était possible. Les femmes utilisaient alors des réticules — des petits sacs — qui devinrent les ancêtres du sac à main. Le sac à main est, en un sens, la poche qu'on n'a pas autorisé les femmes à porter.
Les vêtements féminins contemporains ont notablement moins de poches — et de poches moins profondes — que les vêtements masculins. Ce n'est pas un accident de design : c'est une décision esthétique qui a des conséquences fonctionnelles. Avoir les mains libres, ne pas avoir à porter un sac, pouvoir glisser un téléphone dans sa poche — ce sont des libertés pratiques que la mode a accordées plus facilement aux hommes qu'aux femmes.
La poche organise aussi le rapport à l'objet. Ce qu'on met dans sa poche est ce à quoi on accède souvent, ce qu'on veut garder près de soi. Le contenu des poches est une radiographie de ce qui compte : clés, téléphone, monnaie, papiers. Une archéologie des poches serait une archéologie des priorités.
La porte est un seuil, et le seuil est l'un des espaces les plus chargés de symboles dans l'histoire humaine. On ne naît pas dans le même espace qu'on meurt. On ne travaille pas là où on dort. On ne reçoit pas les étrangers où on garde ses secrets. La porte organise tout cela — elle sépare les espaces, régule les passages, contrôle les identités. Elle décide qui entre et qui reste dehors.
La mythologie a habité les portes. Janus, dieu romain aux deux visages, présidait aux portes et aux passages — un visage tourné vers l'intérieur, l'autre vers l'extérieur. Le mois de janvier lui doit son nom. Les Grecs avaient des divinités du seuil. Presque toutes les cultures ont développé des rituels liés au franchissement des portes : on enjambe le seuil d'un pied particulier, on ne salue pas sur le pas de la porte, on ne passe pas sous une échelle posée contre un mur.
La porte fermée à clé est une invention récente à l'échelle de l'histoire. Pendant la plus grande partie de l'existence humaine, on dormait dans des espaces collectifs, sans serrure, sans séparation garantie. L'intimité au sens où nous l'entendons — un espace fermé à soi — est une conquête historique et économique. Elle n'est pas universelle. Dans beaucoup de maisons du monde, les portes sont des suggestions plus que des certitudes.
Le seuil est l'espace entre deux états — à la fois dedans et dehors, ni complètement l'un ni complètement l'autre. En anthropologie, les rituels de passage — naissance, initiation, mariage, mort — se déroulent tous dans un espace liminal, c'est-à-dire de seuil. Victor Turner, anthropologue, a théorisé cela dans les années 1960 : les individus en transition rituelle occupent un « entre-deux » social où leurs rôles ordinaires sont suspendus et où quelque chose de nouveau peut émerger.
Le seuil d'une maison est habituellement traité avec un soin particulier. On l'habille d'un paillasson, d'un tapis, parfois d'une mezouza ou d'un horseshoe. On ne reçoit pas quelqu'un dans l'embrasure de la porte — c'est une violence symbolique, tenir l'autre dans le ni-dedans-ni-dehors. On l'invite à entrer, ou on sort soi-même. Le seuil n'est pas fait pour être habité ; il est fait pour être franchi.
Les aéroports et les gares sont des espaces de seuil à grande échelle. Marc Augé les a appelés « non-lieux » — des espaces de transit où les gens se trouvent sans vraiment être quelque part. On y est en route, jamais arrivé. Ces espaces créent un état psychologique particulier : une suspension de l'identité ordinaire, une légèreté ou une anxiété selon les personnes. Le seuil, à toutes les échelles, est vertigineux.
Chaque maison a un tiroir dont le contenu n'a aucune logique. Des piles pour des télécommandes qui n'existent plus. Des stylos dont la moitié ne marchent pas. Un ticket de cinéma de 2015. Des post-its sans message. Des câbles pour des appareils qu'on ne possède plus. Ce tiroir existe dans presque tous les foyers du monde développé. Il porte parfois le nom poétique de « junk drawer » en anglais — le tiroir à bric-à-brac.
Ce tiroir n'est pas un désordre. C'est une archive. Tout ce qui est là-dedans avait une fonction à un moment donné, et la fonction a disparu mais l'objet est resté. La pile est encore chargée, peut-être. Le stylo pourrait repartir. Le câble correspond peut-être à un futur appareil. Le tiroir est l'expression matérielle de l'optimisme : on garde parce qu'on ne sait jamais.
La psychologie du rangement — illustrée par le succès mondial de Marie Kondo — propose de se demander si chaque objet « suscite de la joie ». Le tiroir résiste à cette méthode. La pile de 2018 ne suscite pas de joie. Elle suscite une légère incertitude, une prudence, un « peut-être ». Et c'est peut-être suffisant pour qu'elle reste.
La philosophie de l'ordinaire est peut-être la plus difficile à pratiquer. Il est plus facile de penser à la mort qu'à la clé dans la serrure. Plus facile de méditer sur la conscience que sur le coin de la pièce où s'accumule la poussière. Et pourtant c'est là que la plupart de la vie se passe — dans ces petits objets, ces gestes répétés, ces espaces dont on ne fait plus le tour parce qu'on les connaît trop bien.
Ce traité est une invitation à regarder à nouveau ce qu'on ne voit plus vraiment. Pas pour l'élever au rang de grand sujet, mais pour remarquer qu'il est déjà là, déjà chargé, déjà plein de sens qu'on n'a pas pris la peine de lire.
Fin du traité.
Allez regarder vos mains.