Thomas Boucksontom
Les interrogations auxquelles
l'humanité se heurte depuis toujours
et qui n'ont pas encore cédé
Édition personnelle · MMXXVI
Il existe deux sortes de questions sans réponse. Les premières sont des questions auxquelles on ne sait pas encore répondre — mais dont on espère qu'une réponse existe quelque part, que la science la trouvera un jour, que la technologie permettra de vérifier. Les secondes sont des questions auxquelles on se demande si une réponse est possible en principe — des questions dont la structure même les rend peut-être irrésolubles.
Ce livre contient les deux types. Il ne prétend pas les résoudre. Il prétend seulement les formuler avec précision — ce qui est déjà, parfois, la moitié du chemin.
— L'auteur, qui n'a pas répondu à ces questions mais a passé du bon temps à y réfléchir
C'est peut-être la question la plus ancienne de la philosophie. Leibniz la posait au XVIIe siècle. Heidegger la considérait comme la question fondamentale de la métaphysique. Elle est déstabilisante dans sa simplicité : l'existence semble ne pas aller de soi. Le néant — l'absence absolue de toute chose — semble être l'état par défaut le plus « naturel ». Et pourtant, il y a quelque chose. Pourquoi ?
Les réponses tentées se répartissent en quelques catégories : l'argument religieux (quelqu'un ou quelque chose a voulu que quelque chose existe), l'argument cosmologique (le Big Bang marque le début de l'existence, mais qu'est-ce qui l'a causé ?), l'argument de la nécessité (peut-être que l'existence est nécessaire — que rien ne pouvait ne pas exister), et l'argument du multivers (dans un ensemble infini d'univers possibles, certains existent nécessairement).
Ce qui est remarquable avec cette question, c'est qu'elle ne peut pas être répondue par l'observation. L'observation suppose l'existence de ce qui observe. On ne peut pas sortir de l'existence pour comparer avec le néant. La question est par structure inaccessible à la méthode empirique. C'est une question qui appartient à un espace où la science ne peut pas encore aller.
L'univers observable contient environ deux mille milliards de galaxies, chacune composée de plusieurs centaines de milliards d'étoiles. Autour de nombreuses de ces étoiles gravitent des planètes. Une fraction de ces planètes se trouve dans la zone habitable de leur étoile. Le nombre de planètes potentiellement habitables est astronomique — au sens propre.
Et pourtant, nous n'avons détecté aucun signe de vie extraterrestre. L'équation de Drake tente de calculer le nombre de civilisations communicantes dans notre galaxie — et produit des estimations allant de quelques-unes à des millions selon les hypothèses. Le Paradoxe de Fermi pose la question de manière plus tranchante : si des civilisations avancées existent et ont eu des milliards d'années pour coloniser la galaxie, où sont-elles ?
Les réponses au paradoxe de Fermi vont du banal (les distances sont trop grandes pour communiquer) au sombre (les civilisations s'éteignent avant de pouvoir coloniser l'espace) au vertigineux (elles sont là mais nous ne savons pas les reconnaître). Chaque réponse en dit plus sur notre façon de penser la vie, la technologie et le temps que sur l'état réel de l'univers.
La découverte d'une vie extraterrestre — même microscopique — changerait la philosophie, la religion et l'identité humaine d'une manière qu'on peine à imaginer de l'intérieur. Et l'absence définitive de preuves de vie, si jamais elle pouvait être établie, serait peut-être encore plus vertigineuse.
Le déterminisme soutient que chaque état de l'univers découle nécessairement de l'état précédent selon des lois physiques. Si c'est vrai, alors chaque pensée que vous avez, chaque décision que vous prenez, était contenue dans l'état de l'univers avant votre naissance. Il n'y aurait pas de libre arbitre — seulement l'illusion du choix.
Benjamin Libet, dans les années 1980, a mesuré l'activité cérébrale lors de décisions volontaires simples. Il a découvert qu'un signal électrique cérébral — le « potentiel de préparation » — précède de 300 à 500 millisecondes la prise de conscience du désir d'agir. Le cerveau décide avant que nous « sachions » que nous décidons. Cela suggère que la conscience de la décision est une narration après coup, pas la cause de l'action.
La position compatibiliste — la plus répandue en philosophie contemporaine — soutient que libre arbitre et déterminisme ne sont pas incompatibles. Agir librement, c'est agir selon ses propres désirs et raisons sans contrainte extérieure — même si ces désirs et raisons ont eux-mêmes des causes. C'est une position raisonnable et insatisfaisante. La question de savoir si quelqu'un « mérite » d'être puni — et comment fonder la morale et le droit sur cette notion — reste entière.
Nous savons que la conscience existe — du moins la nôtre. Je sais que je pense, que je ressens, qu'il y a « quelque chose que ça fait » d'être moi. Ce phénomène — l'expérience subjective, l'intériorité — est incontestable depuis Descartes. Ce qu'on ne sait pas, c'est comment il fonctionne, d'où il vient, et comment des processus physiques dans un cerveau produisent une expérience subjective.
David Chalmers appelle cela le « problème difficile » de la conscience. Les problèmes « faciles » — comment le cerveau traite l'information, contrôle le comportement, produit la parole — sont difficiles, mais en principe solubles : on peut imaginer des modèles mécanistes qui les expliquent. Le problème difficile, c'est : pourquoi ces processus sont-ils accompagnés d'une expérience ? Pourquoi y a-t-il quelque chose que ça fait d'être un cerveau qui traite l'information ?
Des théories existent — la Théorie de l'Information Intégrée de Giulio Tononi, la Théorie du Workspace Global de Baars et Dehaene — mais aucune ne fait consensus. La conscience reste le phénomène le plus proche et le moins compris de toute la science.
Nous passons environ un tiers de notre vie à dormir. Aucune théorie ne rend compte de toutes les fonctions du sommeil de manière unifiée. Ce qu'on sait : le sommeil consolide la mémoire, régule les émotions, nettoie le cerveau de ses déchets métaboliques (via le système glymphatique), restaure les réserves d'énergie, renforce le système immunitaire, régule les hormones.
Ce qu'on ne sait pas : pourquoi l'évolution a conservé un état d'inconscience aussi coûteux — vulnérable aux prédateurs, improductif — plutôt que de développer des mécanismes équivalents compatibles avec la vigilance ? Il doit y avoir quelque chose dans le sommeil — dans la déconnexion du monde extérieur — qui ne peut pas être accompli autrement. On ne sait pas quoi.
Le rêve, sous-composante du sommeil, est encore moins compris. Les théories sur sa fonction vont de la régulation émotionnelle à la simulation de menaces, en passant par un simple épiphénomène. Nous rêvons plusieurs fois par nuit. Nous nous en souvenons rarement. Ce que le cerveau fait pendant ces épisodes intenses reste une des grandes questions ouvertes des neurosciences.
Les mathématiciens travaillant dans des pays différents, sans communication, aboutissent aux mêmes résultats. La géométrie non euclidienne a été développée simultanément et indépendamment par Lobatchevski, Bolyai et Gauss. Le calcul infinitésimal par Newton et Leibniz. Si les mathématiques étaient une invention humaine — une convention —, ces convergences seraient inexplicables ou miraculeuses.
D'un autre côté, les mathématiques que nous développons dépendent de nos capacités cognitives, de nos catégories culturelles, des problèmes qui nous intéressent. Un cerveau différent aurait peut-être développé des mathématiques différentes — qui décrivent peut-être le même univers mais avec des outils radicalement autres.
Ce qui est troublant, c'est que des structures mathématiques inventées pour leur intérêt abstrait pur — sans lien avec la physique — se révèlent souvent, des décennies plus tard, décrire exactement une réalité physique. Les nombres complexes, inventés pour résoudre des équations qui semblaient avoir « pas de solution », sont indispensables à la mécanique quantique. La géométrie riemannienne, développée comme exercice mathématique pur, est le cadre de la relativité générale d'Einstein. Soit les mathématiques décrivent une réalité plus profonde — soit l'univers est mathématique par nature.
La question a au moins trois interprétations distinctes. La première : y a-t-il un sens cosmique à l'existence humaine — une raison externe, transcendante, pour laquelle nous sommes là ? La deuxième : quelle est la chose qui donne à ma vie sa valeur et sa direction ? La troisième : qu'est-ce qui rend la vie digne d'être vécue malgré la souffrance ?
Les réponses divergent selon l'angle. La réponse religieuse offre un sens cosmique et personnel — on est là parce qu'on a été voulu, et la vie a une direction donnée par l'extérieur. La réponse existentialiste — Sartre, Camus, Beauvoir — dit que le sens n'est pas donné mais construit : l'existence précède l'essence, et c'est à chacun de créer le sens de sa propre vie. La réponse naturaliste dit que la question elle-même est mal posée : l'univers n'a pas d'intention, le sens est un phénomène humain, et c'est suffisant.
Viktor Frankl, psychiatre survivant des camps de concentration, a proposé une réponse pragmatique : le sens n'est pas une chose qu'on trouve — c'est une chose qu'on crée en vivant. Quel que soit le contexte, on peut choisir son attitude. Et ce choix, même minimal, suffit à faire la différence entre une vie vécue et une vie subie.
Thomas Nagel a posé la question en 1974 dans un article philosophique célèbre : « What is it like to be a bat ? » — Qu'est-ce que ça fait d'être une chauve-souris ? Sa réponse est que nous ne pouvons pas le savoir — et que c'est précisément ce que nous ne pouvons pas savoir qui compte. L'expérience subjective d'un autre être est fondamentalement inaccessible à l'extérieur.
Les études sur le comportement animal ont progressivement élargi la liste des animaux auxquels on reconnaît une forme de conscience ou d'expérience subjective. Les chimpanzés planifient le futur et utilisent des outils qu'ils fabriquent. Les éléphants pleurent leurs morts. Les corbeaux résolvent des problèmes en plusieurs étapes. Les pieuvres jouent. Les rats ressentent quelque chose qui ressemble à de l'empathie pour leurs congénères en souffrance.
Ce que nous n'avons pas, c'est un critère objectif de la conscience — une mesure qui nous dirait avec certitude si un être est conscient et à quel degré. Sans cela, nous naviguons à l'intuition et à l'analogie. Et notre intuition est biaisée : nous accordons plus de conscience aux êtres qui nous ressemblent physiquement, qui ont des yeux expressifs, qui vocalisent de manière reconnaissable. Ce biais n'est pas un bon guide moral.
La psychologie positive — fondée notamment par Martin Seligman dans les années 1990 — soutient que oui. Des pratiques régulières augmentent les niveaux mesurés de bien-être subjectif : la gratitude journalière, la méditation de pleine conscience, l'engagement dans des activités qui ont du sens, les relations sociales de qualité. Ces effets sont documentés, reproductibles, mesurables.
Mais il y a une complication : l'adaptation hédonique. Les humains s'adaptent à leurs circonstances avec une rapidité remarquable. La loterie gagnée, le mariage, la maison de rêve — l'élévation du bonheur est réelle mais temporaire. On revient à un « point de consigne » hédonique après quelques mois à quelques années. Ce point de consigne est en partie génétique — les études sur des jumeaux suggèrent que cinquante pour cent de la variance dans le bonheur est héréditaire.
Aristote distinguait deux types de bonheur : l'hédonisme (les plaisirs immédiats) et l'eudémonisme (la vie bonne, la réalisation de son potentiel). La recherche moderne suggère que l'eudémonisme — avoir un sens, des relations profondes, un engagement dans quelque chose de plus grand que soi — est un prédicteur plus robuste de bien-être durable que les plaisirs immédiats. Aristote avait peut-être raison. Mais « peut-être » reste le mot.
Ce que la biologie sait avec certitude : le cerveau cesse de fonctionner. Les neurones s'éteignent. Les processus chimiques qui sous-tendent la conscience s'arrêtent. Le corps se décompose et retourne dans le cycle biochimique. Aucun instrument de mesure n'a jamais détecté de persistance d'information ou d'expérience après la mort cérébrale clinique.
Les expériences de mort imminente — lors d'arrêts cardiaques réanimés — sont réelles et répandues. Des millions de personnes rapportent des expériences similaires : tunnel de lumière, sentiment de paix, parfois visions et rencontres. Ces expériences sont vécues comme plus réelles que la réalité ordinaire. Des chercheurs comme Pim van Lommel les ont étudiées sérieusement. L'interprétation diverge : manifestation d'une conscience qui survit au corps, ou phénomène neurologique produit par un cerveau en hypoxie ?
Cette dernière observation est peut-être la plus importante — non pas comme preuve d'un au-delà, mais comme donnée sur ce qui compte. Si flirter avec la mort transforme systématiquement les priorités dans un sens particulier, peut-être que la réponse à « qu'est-ce qui se passe après ? » est moins utile que la réponse à « qu'est-ce que la perspective de la fin révèle sur ce qui importe ? »
Une question sans réponse n'est pas un échec. C'est une frontière. Et les frontières, en philosophie comme en géographie, sont les endroits les plus intéressants — là où deux territoires se touchent, là où les certitudes d'un côté rencontrent les mystères de l'autre.
Les questions de ce livre ne seront probablement pas toutes résolues. Certaines ne sont peut-être pas solubles. Mais les poser change quelque chose — dans la façon dont on regarde l'univers, dont on se regarde soi-même, dont on mesure ce qu'on croit savoir. L'inconfort des grandes questions est peut-être la forme la plus productive d'inconfort qui soit.
Ce livre ne se ferme pas. Les questions restent ouvertes. C'est leur nature.
Fin du livre des questions.
Les réponses n'ont pas encore répondu.