Thomas Boucksontom

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Philosophie
du Quotidien

Méditations sur ce qui arrive tous les jours
et qu'on ne pense pas
à trouver intéressant

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Édition personnelle · MMXXVI

La philosophie s'est longtemps occupée de l'exceptionnel — la mort, l'amour, Dieu, la liberté. Mais la plupart de la vie se passe dans les petits gestes ordinaires : attendre un bus, manger seul, se réveiller, faire la queue. Ces moments ont aussi une profondeur, si on consent à s'y arrêter.

Ce livre n'est pas un livre de développement personnel. Il ne vous dira pas comment mieux vivre vos matins ni comment transformer la file d'attente en opportunité de croissance. Il vous dira simplement ce que ces moments contiennent, pour ceux qui aiment regarder les choses de près.

— L'auteur, depuis une file d'attente quelconque

A — M

Attendre

L'attente est la seule activité dans laquelle on ne fait rien tout en faisant quelque chose. On attend : on est présent, conscient, mais suspendu — on ne peut pas commencer ce qu'on attend, et le temps ordinaire est comme mis entre parenthèses. Les philosophes ont une expression pour cela : le temps de l'attente est du temps soustrait à la vie, ou du temps redoublé selon le tempérament.

Samuel Beckett a mis en scène l'attente dans toute son absurdité. Vladimir et Estragon attendent Godot. Godot ne vient pas. Ils reviennent le lendemain attendre encore. La pièce dit quelque chose de fondamental : toute vie est une attente de quelque chose qui n'arrive peut-être jamais, et la question est ce qu'on fait en attendant. La réponse de Beckett : on parle. On meuble. On invente de la présence dans l'intervalle.

« Faisons quelque chose pendant qu'il nous est donné. Ce n'est pas tous les jours qu'on a besoin de nous. » — Samuel Beckett, En attendant Godot

La psychologie de l'attente distingue deux types d'expériences très différentes. Attendre quelque chose d'agréable — des vacances, une réunion avec quelqu'un qu'on aime — est souvent plaisant en lui-même : l'anticipation est une forme de bonheur. Attendre quelque chose d'incertain ou de potentiellement négatif — un résultat médical, une décision importante — est une des formes de souffrance les plus intenses. Ce n'est pas l'objet de l'attente qui structure l'expérience : c'est l'incertitude.

Le smartphone a transformé l'attente. Il est devenu quasiment impossible d'attendre sans remplir l'intervalle. Cette disparition de l'attente désœuvrée est peut-être une perte — c'est dans les interstices que le cerveau résout des problèmes, laisse surgir des idées, reconstitue l'attention dispersée.

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Le dimanche soir

Le dimanche soir est une invention culturelle. Dans les sociétés sans semaine de travail standardisée — les paysans médiévaux, les bergers nomades — il n'existait pas. C'est la structure du travail salarié du lundi au vendredi qui a créé ce moment particulier, cet instant où le week-end prend fin et où lundi s'approche.

En anglais, on l'appelle les « Sunday Scaries » — la peur du dimanche soir. Des études sur le bien-être subjectif montrent que c'est le moment de la semaine où le niveau d'anxiété est le plus élevé pour beaucoup de travailleurs. Non pas à cause de quelque chose de particulier qui arrive le dimanche soir, mais à cause de ce qui arrive le lendemain. L'anxiété anticipatoire — la peur du futur — peut être plus intense que l'événement lui-même.

« Il y a quelque chose de presque mélancolique dans le dimanche soir. C'est la mort de la liberté provisoire — la mort d'une petite vie de deux jours qui avait son propre rythme, ses propres règles. »

Certaines cultures ressentent le dimanche soir différemment. Dans les cultures où le lundi est perçu comme un recommencement plutôt qu'une reprise — ou dans les métiers où la frontière entre travail et loisir est floue — le phénomène est moins marqué. Ce qui dit quelque chose : le dimanche soir révèle notre rapport au travail. Si on redoute ce qui vient lundi, peut-être est-ce parce que lundi ne ressemble pas à ce qu'on aurait voulu qu'il soit.

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Faire la queue

La queue est un système de justice distribuée. Chaque personne qui arrive prend une place à la suite des autres — indépendamment de sa richesse, de son statut, de son urgence. Premier arrivé, premier servi : c'est la règle la plus simple et la plus égalitaire qui soit. Dans un monde où presque tout peut être accéléré par l'argent, la queue ordinaire maintient une fiction de l'égalité.

Les comportements dans les files révèlent les cultures. En Grande-Bretagne, la queue est sacrée — une transgression de l'ordre de la file est une transgression morale. En France, la notion de « resquillage » existe et est suffisamment commune pour avoir un mot. En certains pays d'Asie du Sud-Est, la file n'est pas linéaire mais en grappe — on se colle à la guichetière sans ordre précis. Ces différences ne sont pas des degrés de civilisation : ce sont des conventions différentes pour résoudre le même problème.

« La queue est peut-être l'institution démocratique la plus pure qui soit. Dans la queue, le Premier ministre attend comme le facteur. »

Les études sur la perception du temps dans les files montrent que ce n'est pas la durée objective qui importe, mais la perception de l'équité. Une file injuste — dans laquelle quelqu'un s'insère par passe-droit — est vécue comme deux fois plus longue par ceux qui en sont les victimes, même si le temps objectif augmente de peu. L'injustice dilate le temps.

Les files virtuelles — les systèmes d'attente téléphonique avec estimation du temps restant — ont réduit l'impatience en donnant de la visibilité sur l'attente. Savoir combien de temps on attend rend l'attente plus supportable. La résignation informée vaut mieux que l'incertitude optimiste.

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Manger seul

Manger seul était, pendant la plus grande partie de l'histoire humaine, une circonstance exceptionnelle — un signe de disgrâce sociale, de pauvreté, ou d'ascèse volontaire. Les repas étaient collectifs parce que la nourriture était partagée, préparée ensemble, consommée ensemble. La solitude à table était une anomalie.

Dans les sociétés contemporaines, manger seul est devenu commun — peut-être majoritaire si on compte les repas du midi pris au bureau, les petits déjeuners solitaires, les dîners en solo dans les appartements d'une personne. La restauration a créé des espaces pour ça : le comptoir du bar, les tables individuelles face à la rue, les restaurants de ramen japonais avec leurs cloisons individuelles. Le Solo Dining n'est plus une honte — c'est une pratique à part entière.

« Au Japon, il y a des restaurants entièrement conçus pour une personne. Chaque place est une cabine. On commande, on mange, on repart. Ce n'est pas de la solitude : c'est de l'intimité avec soi-même. »

Manger seul, sans écran, sans distraction, est une pratique presque méditativeque peu de gens expérimentent volontairement. Le repas devient une expérience sensorielle pure — les saveurs, les textures, la progression du plat. Sans conversation pour occuper l'attention, on mange différemment : plus lentement parfois, plus consciemment. Les moines de nombreuses traditions religieuses mangent en silence par principe. La solitude à table peut être une forme de présence.

— 29 —

P — T

Perdre un objet

Perdre ses clés produit un état mental particulier — une fièvre de recherche, une conviction que l'objet est « quelque part », une frustration croissante qui finit par parasiter toute pensée. Ce n'est pas de la détresse proportionnée à la valeur de l'objet. C'est quelque chose de plus profond : la perturbation d'un ordre mental qu'on croyait stable.

Daniel Kahneman — économiste et psychologue, prix Nobel — a démontré que les humains ressentent les pertes deux fois plus intensément que les gains équivalents. Perdre vingt euros fait plus mal que gagner vingt euros fait plaisir. Cette asymétrie — l'aversion à la perte — s'applique aussi aux objets. Ce n'est pas la valeur marchande des clés perdues qui crée l'anxiété. C'est la sensation de perte elle-même.

« L'objet perdu occupe plus de place dans l'esprit que l'objet trouvé. Nous sommes construits pour surveiller nos pertes plus que pour compter nos gains. »

Il y a aussi une dimension existentielle dans la perte d'un objet. On cherche ses clés et on trouve le fond du sac : des reçus de café oubliés, un médicament dont on ne se souvient pas, un élastique dont l'usage est mystérieux. Le sac, fouillé en urgence, devient un inventaire involontaire de sa propre vie. Ce qu'on perd, en cherchant ses clés, c'est l'illusion d'avoir son propre espace intérieur bien rangé.

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La pluie

Il existe un mot pour l'odeur de la pluie sur la terre sèche : petrichor. Il vient du grec petra (pierre) et ichor (le fluide qui coule dans les veines des dieux). Ce mot a été inventé en 1964 par deux chercheurs australiens qui étudiaient l'odeur produite quand la pluie tombe sur de la roche ou de la terre sèche. L'odeur vient de l'huile excrétée par certaines plantes pendant les périodes sèches, absorbée par le sol, et libérée dans l'air par l'impact des gouttes. On sentait ce parfum depuis des millénaires sans avoir de mot pour le nommer.

La pluie divise les humains en deux camps avec une netteté surprenante : ceux qui l'aiment et ceux qui la détestent. Ceux qui l'aiment — et ils sont nombreux — font état d'un sentiment de confort, d'intimité, d'une permission de ralentir. Quelque chose dans le son de la pluie — sa régularité, son rapport signal-sur-bruit — crée un fond sonore favorable à la concentration et à la détente. Les applications de bruit blanc l'ont bien compris : « pluie sur un toit » est l'une des pistes les plus populaires.

« Quand il pleut, le monde se recentre. Les activités extérieures deviennent impossibles et les activités intérieures deviennent nécessaires. La pluie est la permission que s'accordent rarement les sociétés modernes. »

Les cultures qui dépendent de la pluie pour l'agriculture la perçoivent différemment de celles qui la subissent. En Éthiopie, en Inde, au Sahel, la première pluie de la saison est célébrée — elle est la condition de la survie, pas un désagrément climatique. La même eau qui gâche un pique-nique breton est une bénédiction attendue pendant des mois à Addis-Abeba.

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Relire

On relit un livre qu'on connaît déjà. Ce n'est donc pas le livre qu'on lit — c'est le rapport entre qui on est maintenant et qui on était quand on l'a lu la première fois. Relire L'Étranger à quarante ans après l'avoir lu à dix-huit n'est pas la même expérience que la première lecture. Le livre n'a pas changé. Vous avez changé. Ce que vous trouvez maintenant était déjà là ; vous n'étiez pas encore en mesure de le voir.

C'est pourquoi les livres qu'on aime le plus sont souvent ceux qu'on peut relire plusieurs fois sans épuiser. Non pas parce qu'ils sont ambigus ou obscurs — mais parce qu'ils contiennent plus que ce qu'une lecture peut absorber, et parce qu'on grandit entre les lectures. Proust est reli­sable à l'infini. Pas parce qu'il est incompréhensible, mais parce que chaque lecture révèle des couches nouvelles selon où on en est dans sa propre vie.

« On ne relit pas le même livre. On relit avec les mêmes yeux une autre personne. » — C.S. Lewis, dans une formulation approchante.

Il y a dans la relecture quelque chose de la visite à un ami qu'on n'avait pas vu depuis longtemps. Les mots sont les mêmes ; la conversation est différente. Et cette différence dit quelque chose — sur le livre, sur vous, sur le temps qui a passé entre les deux lectures. Chaque relecture est aussi une mesure de la distance parcourue.

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Se réveiller

Le réveil — les premières secondes après le sommeil — est un état de conscience à part entière. Les neuroscientifiques l'appellent hypnopompia : un état de transition entre le sommeil et la veille dans lequel les deux coexistent. On peut encore entendre des sons ou voir des images qui appartiennent au rêve, tout en commençant à traiter des informations du monde réel. Ce n'est pas de la confusion — c'est une fenêtre.

Le « moi » qui se réveille se reconstitue en quelques secondes. Il faut reconstruire sa propre identité — qui on est, où on est, quel jour c'est, ce qu'on a à faire. Les gens qui ont un agenda chargé le font rapidement et sous pression. Les gens au repos le font plus lentement, parfois en restant dans l'entre-deux quelques minutes. Ce second groupe, cliniquement, a de meilleurs scores sur les mesures de bien-être.

« Le réveil est une naissance quotidienne. On émerge du même endroit chaque matin, et pourtant on n'est jamais tout à fait la même personne qui s'est endormie. »

La décision de se lever — ce moment précis où on décide de basculer hors du lit — est philosophiquement complexe. Victor Frankl, psychiatre survivant de l'Holocauste, écrivait que cette décision est le premier acte de liberté de la journée : on choisit de commencer. Sartre y aurait vu une manifestation de la responsabilité existentielle. La philosophie peut se pratiquer avant le café.

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3h du matin

Il existe une heure à laquelle les problèmes semblent insolubles. C'est généralement autour de trois heures du matin. Les finances paraissent désastreuses, les relations brisées, les projets voués à l'échec, la santé fragile, l'avenir bouché. Cette conviction est aussi intense que provisoire : au matin, les mêmes problèmes existent mais paraissent gérables.

Ce n'est pas de la faiblesse — c'est de la biologie. À 3h du matin, le cortisol — l'hormone du stress — est à son niveau nocturne le plus bas, mais commence à remonter pour préparer le corps au réveil. La température corporelle est à son minimum. L'activité du cortex préfrontal — le siège du raisonnement rationnel et de la régulation émotionnelle — est diminuée. Le cerveau fonctionne au ralenti, et dans ce creux, les angoisses occupent tout l'espace disponible.

« Rien de bon n'arrive à 3h du matin. » — F. Scott Fitzgerald, qui écrivait souvent à cette heure et dont l'œuvre le confirme.

Ernest Hemingway appelait cela la « peur noire » — la dépression de la nuit profonde qui touche la plupart des gens à un moment ou à un autre. Savoir que ce qu'on ressent à 3h du matin n'est pas la réalité mais une chimie particulière ne résout pas le problème sur le moment — mais peut-être aide-t-il à le traverser. L'une des choses les plus utiles qu'on puisse apprendre est que 3h du matin ment.

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Postface

L'éloge de l'ordinaire

La philosophie du quotidien n'est pas une philosophie mineure. C'est peut-être la philosophie la plus utile qui soit — celle qui s'exerce dans les moments où on en a le plus besoin, sans avoir à ouvrir un livre, sans avoir à se souvenir d'un argument. Elle est pratiquée dans la file d'attente, dans les draps à 3h du matin, dans la pluie qui frappe une vitre.

Elle demande seulement de ralentir assez longtemps pour regarder ce qui est là. Le reste vient seul.

Fin du livre.
La journée continue.

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